vendredi 31 août 2007

Partie 1e // SERVICES ET POTENTIEL D’USAGE DES TIC AUJOURD’HUI

partie 1e // v.2




Alors que la connectivité au réseau Internet devient pervasive dans les centres urbains, comment évoluent les services urbains ?

Nous allons nous intéresser aux domaines de la mobilité, du tourisme, de l’information de quartier, de la publicité et du développement durable, et voir comment, dans ces domaines d’interventions et d’applications, les services urbains sont «augmentés» par l’ensemble des paramètres que nous avons exposé précédemment (réseaux sans fil, Internet ambiant, objets numériques mobiles, modes de vie contemporains individualisés, etc.)
Les exemples cités dans ce chapitre sont des projets actuels, qui proposent des évolutions de services existants, auxquels s’ajoute la donnée numérique, de manière souvent à simplement les moderniser.



MOBILITE
La convergence entre l’espace et l’e-space provoque l’«émergence de nouveaux paradigmes qui transforment en profondeur le champ de la mobilité, considérée au moins tant sous l’angle des usages que sous celui des infrastructures : les enjeux temporels et la révolution informationnelle, autrement dit : le temps et le cognitif.» La mobilité doit aujourd’hui être envisagée de manière nouvelle, afin de mieux servir l’usager qui se déplace, mais également lui apporter un service de qualité dans les transports. Or, la qualité ne se situe plus, aujourd’hui, uniquement dans le confort des rames de métro ou dans l’éclairage des couloirs des stations de métro. La mobilité regroupe aussi bien l’information relative aux déplacements que le transport lui-même. La qualité du service de mobilité se situe à une échelle globale. Philippe Essig, ancien président de la RATP, le citait en 1980 : «Dans vingt ans, notre métier sera fait de 50% de transport et 50% de communication». Les mutations urbaines et la prolifération des TIC conduisent aujourd’hui à «période de mutations conceptuelles qui apportent de nouvelles solutions, de nouvelles approches, et même avant toute chose, de nouvelles façons de poser les problèmes». Cela est innovant de penser la mobilité parisienne par exemple, non plus comme une infrastructure lourde, mais comme un système global pour un déplacement urbain de qualité. La démarche ne consiste plus à trouver une solution pour une évolution des transports, mais de prendre en considération les paradigmes de la mobilité dans leur globalité pour les améliorer et les repenser en profondeur, en centrant les usages autour de l’usager. Il importe de prendre en compte l’espace et le temps du transport, avant, pendant et après le déplacement. Dès lors, la mobilité s’accompagne d’autres services, annexes au transport, liés au temps de transport, à l’information mobile, à l’occupation des passagers pendant leur parcours. L’information apportée au voyageur est améliorée et rend le transport et son organisation plus efficace et propre à chacun (intermodalité des différents transports - coordination au niveau des divers hubs et connexions entre les différents moyens de transports).
Pour réitérer l’analogie avec l’usage de l’informatique, l’infrastructure de transport constitue le hardware, il faut alors «considérer l’info comme le logiciel de la mobilité» . En d’autres termes, l’information est la composante complémentaire du système technique, grâce à laquelle l’usage de l’infrastructure est possible, optimale et adaptée aux besoins de chaque individu. Adam Greenfield, spécialiste des technologies, précise dans son livre Everyware que l’intelligence ambiante peut «améliorer l’expérience de l’utilisateur». Je trouve ses propos plutôt pertinents, et c’est en cela que l’apport des TIC dans les services (de mobilité notamment) ouvrent des possibles, en prenant en charge des notions jusqu’alors ignorées par les concepteurs de services urbains. L’évolution des services est un véritable défi à l’innovation tant au niveau hardware que software, comme l’affirme Dominique Laousse, travaillant au sein de la mission prospective de la RATP : «Cette forte demande de mobilité urbaine, à la fois physique (se déplacer), sociale (accéder) et virtuelle (naviguer), constitue une pression à l’innovation en matière d’objets - outils mobiles de navigation et de communication».
L’ensemble de ces propos annoncent une mobilité parisienne très séduisante, mais qu’en est-il alors des services proposés? Aujourd’hui, la RATP s’appuie sur le concept «la RATP dans ma poche» pour concevoir des projets intégrant cette notion de mobilité repensée. Ainsi naissent des projets d’information de mobilité, qui assurent une continuité entre les différents modes de déplacements urbains et un suivi avec les activités connexes de l’usager, lui offrant un service actualisé et personnalisé. Le service est customisé et s’adapte aux modes de vie et au rythmes de chaque individu. L’information diffusée ne se réduit pas uniquement au transport et à l’itinéraire lui-même, elle n’est pas uniquement fonctionnelle et prend de nouvelles dimensions : relationnelle, sensible, émotionnelle. «Les outils mobiles et fixes sont conçus pour mieux servir la mobilité et déclineront l’information en info-mobilité (offre de supports de création de parcours), en info-motion (maîtriser les émotions engendrées par l’information), et en info-tainment (s’informer en s’amusant)» La navigation s’effectue parallèlement dans l’espace des transports en commun et dans l’e-space de la RATP. Ces analyses en proposent des points de convergence possibles et posent des notions clés pour la création de services adaptés et faisant sens, pour que le déplacement (dans sa globalité) soit vécu et non plus subi.
En ce qui concerne les supports de cette mobilité, le hardware subit également des transformations fonctionnelles et formelles, pour s’adapter à cette conception modifiée de la mobilité et mieux répondre aux attentes de l’usager et à ses modes de déplacement.
Par exemple, à l’instar du projet Touching The City imaginé par le MIT SenseAble City Lab ,
le projet de station de bus interactives, proposé par la RATP, explore le potentiel d'un produit urbain non statique, interface entre l'usager du bus et le quartier. L’abribus «intelligent», bi-face, interactif et multi usage, transforme le mobilier urbain en borne informative et interactive, qui n’est plus un support de publicité (qui ne rapporte plus d’argent une fois installé ?) mais support urbain public au service du citadin. Des écrans dédiés à l’affichage et à l’interaction lui permettent de planifier un itinéraire, d’accéder aux actualités culturelles ou politiques, aux lieux publics, aux activités et services de proximité. Ces informations sont également téléchargeables, et donc mobiles. L’autre face de l’objet urbain détecte la présence de voyageurs et répond par un jeu d’affichage graphique. Questionnant le devenir du mobilier urbain, ce projet répond aux schémas de mobilité tels qu’ils sont transformés et redéfinis. Le hardware de la RATP s’adapte aux modes de vies, besoins précis et comportements des usagers citadins. Cela souligne par ailleurs l’omniprésence des points de convergence entre espace et e-space (locaux) et la multiplicité des interactions possibles. Aussi, il est important, en tant que designer ou que créateur, d’être vigilent au sens donné à des services de ce type-là. Les TIC sont un moyen, une matière première, et leur utilisation dans un tel dispositif doit être sensé, responsable, justifié et optimal. Il y a un risque de fascination face à la technologie qui peut alors amener à un espace urbain truffé de puces et de capteurs, qui au final n’ont aucune utilité précise. Ce type de projet n’en est qu’à ses balbutiements, l’expérimentation est nécessaire pur en définir un usage cohérent et adapter à son implantation dans l’environnement urbain. Il soulève néanmoins des questions face à cette mobilité augmentée : participation de l’usager dans la diffusion de l’information elle-même, aspect réversible du dispositif, qui adresse de l’information collective, mais également personnalisée, et degrés de publicité et d’appropriation par l’usager du software de la mobilité.


Dans cette mobilité repensée, des objets personnels ou collectifs servent d’interface (et de commande) pour la personne entre l’espace urbain où elle se déplace (espace) et l’espace numérique où elle navigue (e-space). De la même manière que l’urbanisme devient flexible et invisible, la mobilité doit composer avec la navigation dans l’espace, interférée et enrichie par la navigation simultanée dans l’e-space, et inversement. Le domaine est ainsi ouvert à une multiplicité d’usages et de comportements nouveaux.



PROJETS TOURISTIQUES LIES AU NUMERIQUE ET A LA GEOLOCALISATION DANS LA VILLE
Le tourisme représente une forme de mobilité en soi, mais une mobilité qui n’est pas quotidienne - et qui implique des déplacements souvent plus lourds, qui peut être urbaine ou non. Les services mobiles peuvent développer de nouveaux usages touristiques et de nouvelles formes de tourisme, un tourisme enrichi. Les possibilités d’usage données par la géolocalisation et les appareils personnels mobiles sont également mis à profit des services touristiques, en augmentant la visite réelle par de l’information et du repérage. Information et service d’une part, et usage des technologies d’autre part, modifient les applications dans ce secteur de service urbain.
Le premier exemple que nous allons observer est celui du service Mobivisit de Orange. Dans un contexte de visite et découverte urbaine, Mobivisit, service d’information liée au lieu à disposition des visiteurs et/ou des habitants de l’endroit, propose une information directement consultable via les téléphones portables et/ ou PDA des personnes - visiteurs, par le biais de téléchargement de «fiches» géolocalisées. L’information peut ainsi être sans cesse actualisée facilement par le prestataire de service, ou les centres culturels qui émettent l’information. Ce projet est disponible depuis 2004 et fait preuve de démonstration de faisabilité en terme de guide e-touristique. Dans le même objectif, France Télécom accompagne les offices de tourisme dans cette démarche et met en place notamment le projet I-Geovisit, d’orientation et information touristique dans la ville de Vezelay.
Ces services bénéficient de l’infrastructure technique de géolocalisation, qui permet d’une part le repérage et l’orientation guidée de la personne dans l’espace donné à visiter et d’autre part, également, le positionnement géographique, et donc contextuel, de l’information diffusée. Intégrant cette dimension numérique, les services pourraient ainsi s’adapter aux rythmes de visite de chaque visiteur, ainsi qu’à ses goûts et ses connaissances culturelles, pour proposer des visites thématiques personnalisées et apporter de cette manière de la valeur ajoutée qualitative à l’activité touristique et à l’acteur en charge de ce type de service (France Télécom, mais pourquoi pas la municipalité elle-même ou l’Office du tourisme, ou encore Le Guide du Routard ?)
De septembre à novembre 2005, lors du festival History Unwired à Venise, le MIT a développé et expérimenté une application mobile touristique. A travers séquences vidéos, audios et/ou photographiques, des guides virtuels vénitiens proposent une visite guidée temps réel (une rencontre des artisans locaux) et géolocalisée d'un quartier caché de la ville. Il s’agit d’un même type de service, mais intégrant une dimension supplémentaire aux exemples cités ci-avant. Le plan délivré n’y est pas statique, il est vivant et enrichi par les commentaires des commerçants, des habitants, etc. proposant une lecture plus sensible du quartier visité. L’expérimentation interroge ainsi les formes de production de l’information mobile. Qui produit cette information? A l’heure actuelle, la visite d’un site est enrichie par l’information in situ, l’information des guides touristiques, des Offices du Tourisme, parfois de récits de personnes proches ayant déjà foulé le territoire concerné. L’apport des TIC dans ce domaine permet alors l’accès à de l’information moins institutionnelles, plus parlante et plus vivante aussi.
L’innovation dans le domaine du tourisme, ou du e-tourisme, serait d’apparenter la visite touristique à la collecte d’information sur le Web, de page en page, de lien en lien, de centre d’intérêt en centre d’intérêt, laissant alors une place à la sérendipité - la page Internet étant le site touristique lui-même, la souris (la commande) étant l’appareil mobile personnel. L’e-tourisme serait alors moins la numérisation d’un tourisme collectif formaté, mais plus l’opportunité de découvrir et de vivre un lieu de manière personnalisée.



QUALITE DE VIE ET INFO DE QUARTIER, SERVICES DE PROXIMITE
Nous avons déjà étudié des services de proximité de type Peuplade ou ToutRennesBlogue, qui proposent de l’information relative au lieu et à ses usages, sous une forme originale et participative et avec maturité. Dans mes recherches, j’ai également collecté des projets réalisés par France Télécom, que je souhaite exposer à présent, car la stratégie en est différente.
Dans la ville, l’usager est au centre des services, tout comme sur le Web. Mais l’approche de France Télécom dans ce domaine précis me semble toute autre, puisqu’ils proposent des «services innovants pour les territoires». Point Visio Public est un réseau de bornes interactives placées dans la rue, intégrant la visiophonie, qui offre un accès de proximité aux services publics. Le projet constitue un outil de mise en relation des citadins avec les services publics (mairie, CAF, ANPE, etc.) La borne publique intègre écran, imprimante et scanner et se sert du haut débit gratuit diffusé dans l’espace public. Sa fonction principale est de faciliter les démarches administratives, tout en conservant la confidentialité de l’individu qui se connecte, en mettant à disposition du public l’équipement nécessaire. L’enjeu de ce type de projets est l’aménagement et l’attractivité du territoire et interroge la relation future de l’usager avec les services publics et le rôle de l’acteur télécom dans ces relations. Cependant, on peut se demander si la forme proposée pour répondre à ces enjeux est la plus appropriée (ce service doit-il être placé ainsi dans la rue sous forme de bornes, alors que chacun pourra y accéder gratuitement depuis chez lui via le Web – l’accès domestique à ces informations semble être le contexte le plus approprié?) et si cela va faciliter l’échange. Le support urbain relayant et enrichissant les services publics peut s’avérer une idée intéressante mais je ne suis pas sûre que tel que cela est présenté, cela améliore la relation «homme-machine», ni même les démarches administratives, ni même l’attractivité du territoire.
Contact Diffusion Multimedia est un autre service proposé par Orange, qui permet aux collectivités d’envoyer de manière efficace et appropriée de l’information aux citadins (inscrits et consentants) sur des supports tels que les téléphones fixes et mobiles, les fax, et boites mails, via le SMS ou encore la messagerie électronique. Ce service disponible par téléphone et Internet diffuse de l’information de proximité, locale et quotidienne, concernant les manifestations culturelles et sportives, les travaux de voirie, les démarches administratives, la santé, etc. Il permet également d’alerter dans une situation d’urgence (inondation, tempête, etc.) L’avantage de ce service est qu’il ne nécessite aucun équipement spécifique, puisqu’il utilise les supports et les technologies déjà en présence. Pour les collectivités, une interface de diffusion offre une cartographie simple, qui permet de cibler les envois et diffusions d’informations. Depuis septembre 2004, la ville de Marmande en Gironde située en zone inondable peut informer ses citoyens dans des délais très courts en cas d’incident climatique nécessitant l’évacuation des habitants. Nous noterons également un vif intérêt pour les collectivités d’intégrer ce type de service pour promouvoir la démocratie participative, permettant aux citoyens de participer à la vie locale de la collectivité, sans contrainte de lieu et d’horaire.
Ces services, à l’initiative de FT et Orange, sont des solutions intéressantes pour les collectivités. En revanche, ils semblent plutôt rigides en terme d’usage, ils ne permettent pas à l’individu de participer de manière active (il est juste récepteur de l’information), voire peut-être même sont susceptibles de rencontrer une appropriation difficile, car les supports de l’interaction et les contenus informatifs pourraient correspondre davantage aux rythmes de vie, comportements, attentes et désirs.



PUBLICITE NOUVELLE FORME
La société Kameleon Media propose une technologie appelée Mobizone, borne électrique équipée d’un module Bluetooth, venant s’intégrer dans le mobilier urbain déjà existant, donnant un accès gratuit et local à des fichiers multimédia. Cela permet pour les villes et les centres culturels / musées / centres sportifs, etc. de diffuser des informations complémentaires, relatives aux administrations, aux travaux publics, etc., aux expos, ou encore aux rencontres sportives, permettant de réserver des billets, etc.
Par exemple, les cinémas UGC se servent, depuis 2006, de cette possibilité technologique : lorsqu’il est à proximité du cinéma, l’utilisateur d’un téléphone portable équipé Bluetooth peut recevoir la liste des films pour les prochaines séances et accéder au service réservation UGC Prompto directement depuis son mobile ; par la suite, le client pourra accéder à un bouquet de services avec la consultation d’informations sur les films, bandes annonces, synopsis, etc.
Mais aujourd’hui, ce support technologique semble rencontrer un succès plus important encore dans le domaine de la publicité, plus que pour ces applications d’info pratiques. En effet, grâce à ce type de solutions, le mobilier urbain (support publicitaire) devient interactif et les campagnes de communication deviennent dynamiques. Au passage devant la borne émettrice, l’individu reçoit une information complémentaire au simple visuel de l’affiche, et supplémentaire (prix, coupons de réduction, catalogue, liste des magasins, etc.) directement sur son téléphone portable. La publicité prend aujourd’hui de nouvelles formes et change de supports, s’immisçant même dans les objets personnels, comme nous l’avons étudié avec l’exemple de JC Decaux et Avenir.
Nokia a lancé une campagne publicitaire récemment pour son modèle 5200, téléphone 3G, lecteur multimédia. Les affiches de communication revêtent un Code 2D, sorte de code-barre évolué bidimensionnel, permettant un lien direct vers un site de téléchargement de musique, simplement en prenant ce code barre en photo. Différentes applications et Plug-in permettent ensuite de transformer le téléphone portable 3G (avec appareil photo intégré) en scanner de codes barre. Ces codes 2D sont des codes barre de forme carrée, composés de carrés noir et blanc permettant d’y regrouper des informations de type texte, image / son, liens HTML, etc. Le téléphone permet alors à l’utilisateur d’accéder directement à une information complémentaire ou à un service lié à cette publicité.
La publicité aujourd’hui dépasse le simple visuel (devant lequel on ne fait que passer) ou le spot audio ou télévisuel (que l’on ne fait que regarder). Cela rejoint ce que l’on peut nommer la e-publicité, c’est-à-dire la publicité électronique. Sur les site Internet, les bannières de pub présentes sur la page Web sont actives et envoient la personne qui clique dessus vers d’autres sites marchands. De la même manière au sein de l’espace urbain, la personne devient active face à l’affichage publicitaire et devient un élément de la chaîne de diffusion de l’information publicitaire. Cela étend la multiplicité des formats publicitaires, qui ne sont plus statiques et passifs. En gardant en tête les objectifs stratégiques de JC Decaux que nous avons exposés auparavant, on peut imaginer que la publicité sera un des domaines de développement de formes et de modalités d’interaction toujours plus créatives.
Cette membrane que constitue l’écran publicitaire, interface de contenu commercial, peut alors altérer le rapport de l’individu à l’espace public. Au regard d’imaginaires de science-fiction, comme par exemple le film Minority Report, les supports publicitaires urbains pourront-ils à terme reconnaître l’individu, lui délivrer un message publicitaire personnalisé? Permettre directement l’achat d’un produit, juste par le passage devant la vitrine d’un magasin ? Ces images fictives peuvent susciter une peur de la part des citadins, car le propre de l’espace public urbain est de permettre à tous et à chacun de rester anonyme, ce qui n’est plus possible dans ce scénario.



TECHNOLOGIES ET DEVELOPPEMENT DURABLE ?
L’alliance de ces deux termes ne va pas de soi. Comme le rappelle Daniel Kaplan , les TIC sont synonymes de pollution à l’échelle de la planète, car les échanges sont plus rapides et démultipliés, les appareils digitaux remplacent les autres à une vitesse incroyable et cela crée des montagnes de détritus pour lesquels les filières de recyclage ne sont pas développées. Mais si l’on étudie les échanges et les comportements créés par le potentiel des réseaux de l’information et de la communication actuels, l’idée reçue peut alors très vite être remise en question.
Dans les villes actuelles, où se concentre une masse importante de sources de pollutions (circulation motorisée, déchets quotidiens, gaspillage d’énergies polluantes, éclairage public, comportements des personnes, etc.) la question de l’environnement devient primordiale et entre dans le quotidien urbain. «Le paradigme du développement durable oriente déjà en profondeur les réflexions et pratiques des acteurs de l'urbanisme, toutes catégories confondues, à qui l'on demande désormais de maintenir la qualité de l'air, de gérer l'eau, de traiter les déchets, d'économiser l'énergie, de privilégier la qualité de vie des habitants, de préserver la biodiversité urbaine, de chasser le bruit, de renforcer l'accessibilité… Dans les prochaines années cette tendance se renforcera, quel que soit le régime urbain.» (7) La ville doit être à présent conçue de manière «intelligente» et écologique, s’appuyant sur l’optimisation des ressources locales, le recyclage et la minimisation des déchets, la construction de logements écologiques (aussi bien en matériaux de construction, qu’en énergie utilisée par la suite par les habitants, en améliorant leur qualité de vie), l’utilisation maximale d’énergies renouvelables et la récupération des eaux de pluie, de la chaleur et de l’énergie par panneaux solaires.
Le lien entre TIC et développement durable relève d’une stratégie politique, qui s’appuie sur le choix de modes de vie et la sensibilisation (et la connaissance) des acteurs de la ville ainsi que des citadins.
L’évolution des réseaux et des techniques de communication, d’information et de transport contribue effectivement au développement durable de la ville. Au Luxembourg, les poubelles des citadins sont équipées de puces électroniques, qui permettent de chiffrer le poids et la fréquence des ordures jetées, afin de les facturer à l’usager. Moins on jette, moins on paye. La solution est quelque peu brutale, mais reste néanmoins un bon moyen de sensibiliser la personne à la quantité et au type de déchets qu’elle produit. Au niveau de la municipalité et des sociétés de collecte de déchets, ces puces et cette gestion informatique permet d’optimiser la collecte des déchets et les filières de tri et de recyclage. Les TIC sont bien présentes et intégrées à ces systèmes, mais ne sont pas le témoin d’une forte innovation technologique, dans le domaine du développement durable, comme peuvent l’être de manière plus évidente, les matériaux nouveaux, l’énergie douce et renouvelable ou encore l’isolation et les systèmes de régulation de température des habitats.
Mais surtout, les réseaux permettent de sensibiliser un nombre plus important de citadins. Les habitants doivent avoir des comportements responsables envers l’environnement. La ville durable s’appuie sur davantage de partage des ressources (et une consommation raisonnée). Il y a d’une part, des sites comme web SOS21.com et les serious game (jeux sérieux de simulation), qui proposent, à travers l’interface d’un jeu vidéo en ligne, un monde virtuel (type Sim City, mais avec une modélisation du monde réel et des facteurs d’évolution basés sur la réalité) dans lequel l’avatar de la personne vit un quotidien rythmé par différentes actions qui permettent la sensibilisation et l’éducation à un comportement durable. Le logiciel ou l’application permet alors un regard éco-responsable sur les actes réels quotidiens, autrement dit de faire prendre conscience de manière ludique. Mais cela reste très ciblé et finalement peu répandu. D’autre part, les réseaux créés à partir de la structure du Web permettent de fédérer les citoyens en organisations qui luttent pour sensibiliser et informer sur ces questions environnementales et sur les postures à adopter, en tant que « monsieur tout le monde ». De nombreuses interfaces Web sont vecteurs d’information, d’apprentissage et de sensibilisation à ces questions d’écologie et de développement durable en milieu urbain (sous forme de forums ou de collectes de témoignages), et témoignent d’une participation de plus en plus active des citoyens dans les questions et les responsabilités environnementales, mais surtout ces réseaux permettent de mettre en commun des propositions et de mettre en place des projets éco-responsables locaux ainsi que des pôles de réflexion.
Parmi les projets durables citadins figurent les projets de co-voiturage, plus facilement concrétisables, grâce aux réseaux de communication. Ces systèmes valorisent l’automobiliste, qui possède un transport en commun potentiel, dès qu’il le rend accessible aux autres. Nokia Research propose un «système dynamique», appelé Empty seats traveling (”le voyage des sièges vides”), qui consiste en un service basé sur l’usage des appareils personnels mobiles et de la géolocalisation pour faciliter et développer le co-voiturage. Très simplement, un listing des véhicules géolocalisés (avec le nombre de places disponibles) est établi, ainsi qu’en parallèle, une liste d’inscrits souhaitant bénéficier de ces transports. Le service permet de mettre en relation de manière directe et efficace les conducteurs et les passagers demandeurs. Ensuite, la personne paye sa course, selon le temps et la distance de trajet effectués. «Le scénario de Buchmann et Hartwig (Nokia Research) propose des pistes pour transformer la contrainte du covoiturage en “expérience sociale positive”» . Cette étude théorique apporte une proposition de service à partir des réseaux numériques et de la communication entre les personnes, dont l’enjeu est d’optimiser les échanges et les transports afin de réduire l’impact sur l’environnement, mais aussi d’adopter une attitude nouvelle dans l’usage de la ville, des transports et des réseaux interpersonnels. Peut-on aller plus loin dans les scénarios d’usage ? Comment les réseaux communautaires et sociaux permettront à terme de mettre en commun et échanger nos ressources, à l’échelle du quartier, de la ville, du territoire, voire de la planète ?
Suite au débat «TIC et Développement durable» organisé par la FING, auquel j’ai assisté, il en convient que ce ne sont pas les technologies à proprement parlé qui sont au cœur du développement durable et d’une éco-conception de la ville. C’est pourtant dans le secteur de la mobilité que l’intervention des TIC face au développement durable est importante et peut apporter des innovations. Certes, ce ne sont pas des innovations en terme techniques et technologiques, comme ces puces implantées dans nos poubelles, relevant le poids et le type d’ordures. Nous sommes face à une certaine pauvreté en terme d’innovation TIC. En revanche, les TIC et leurs usages ont permis de mettre en place des pratiques qui sont transposées au territoire urbain et à son environnement. Par conséquent, les pratiques de mise en commun d’informations, de partage et échanges, de réseaux sociaux nouveaux, à l’échelle locale et globale, apportent des innovations dans l’usage et le rapport au développement durable . Ainsi des initiatives intelligentes de co-voiturage, d’échange d’informations et de sensibilisation se mettent en place. Mais la question du développement durable est bien plus vaste que le seul domaine des TIC et demande de prendre en compte les habitudes quotidiennes, l’éducation et la culture des citadins. Ce ne sont pas uniquement les infrastructures urbaines qui apporteront une ville propre et durable, mais bel et bien les citadins eux-mêmes qui doivent être sensibilisés et éduqués en profondeur pour changer les comportements. Et effectivement, le développement durable urbain est un véritable projet de société (pour une posture sociétale durable). Cela implique, non pas seulement une prise de conscience économique et politique, mais une évolution globale générale des pensées et du rapport au monde : la société doit évoluer.





On pourrait développer dans ce chapitre également l’apport des TIC dans le domaine de la sécurité (et de la surveillance), ou encore la gestion dans l’intervention d’urgence urbaine, les technologies de réseau permettant la coordination des différents services publics. Mais il ne s’agit pas de services tels que je les entends, c’est-à-dire des générateurs d’usages et de comportements des citadins face à la ville et à l’espace public.
Les villes et les opérateurs mettent en place des projets qui utilisent les potentiels des technologies de communication et d’information, aussi bien au niveau des réseaux, que des divers objets connectés. Les usages présentés annoncent de nouvelles directions et de nouvelles conceptions des services urbains.
Comment faire cohabiter une série de services d’ordres différents au sein d’un même espace, sans le surcharger d’informations «flottantes» inutiles ? Où se situe la pertinence des usages proposés et qui les conçoit? La création de services dans ce domaine n’est-il aujourd’hui réservé qu’aux opérateurs télécom et aux collectivités ? Puisque son activité, son savoir-faire et sa réflexion sont liés aux usages, le designer a-t-il un rôle à jouer dans la conception des services et produits urbains ?
Si l’on se souvient du projet introduisant cette étude et des différentes problématiques soulevées au cours de cette première partie, il existe un écart avec les projets que nous venons de mettre en avant dans ce chapitre. La poésie et l’affect ont disparu des projets numériques urbains mis en place aujourd’hui.
Le décalage, semble-t-il, est nous considérons aujourd’hui les TIC et les machines comme des processeurs capables d’effectuer des calculs et d’assurer une connexion, mais ils ne constituent pas de générateur d’ambiance, d’affectif, de sensibilité, par exemple. Pourtant, il me parait possible d’élargir le champ des expériences sensorielles, d’élargir les entrées (inputs) et sorties (outputs) des connexions entre espace et e-space, tout en répondant aux enjeux sociétaux urbains dégagés et aux problématiques liées au contexte.


le

Aucun commentaire: