vendredi 31 août 2007

Partie 1d // POLITIQUES URBAINES DE "PUBLICISATION" DE L’ESPACE PUBLIC

partie 1d // v.2



A ce stade de la réflexion, il est intéressant de nous pencher sur des exemples concrets de politiques urbaines visant à promouvoir les TIC au sein de l’espace public urbain. Avant de parler des usages numériques qui se déroulent au sein de l’espace public, il faut ne faut pas négliger la ville telle qu’elle est dirigée et pensée. Quelles orientations urbanistiques liées au numérique guident les villes actuellement ?

Parallèlement à des initiatives privées, comme celles du projet Colour By Numbers citée en introduction, on peut s’apercevoir que les logiques d’urbanisme actuelles tendent à fédérer leurs habitants, notamment autour d’événements, faisant même émerger des communautés d’habitants, notion jusqu’alors absente du vocabulaire urbain français. Pourquoi transformer aujourd’hui les cœurs de villes en village géant vivant ?
Suivant les exemples des années 1960-1970, s’appuyant sur le modèle d’Archigramme («ce qui fait une ville, c’est surtout ses habitants») et de la Plug-In City, «ville itinérante dynamisée par les flux de l’événement et de la circulation de l’information», de nombreuses villes françaises mettent en place des initiatives créatives et temporaires, rassemblant les habitants autour d’événements festifs, sportifs, culturels. La re-découverte de l’espace public par le citadin est nécessaire pour le réconcilier avec sa ville et créer un lien affectif.
Dans cette partie, nous nous intéressons aux projets numériques mis en place par les villes afin de favoriser d’une part, l’usage par les citadins des espaces verts et des rues lors d’événements, et d’autre part la cohésion sociale et politique entre les habitants, en prenant pour exemple dans un premier temps la ville de Rennes, qui initie depuis plusieurs années ce type d’activités, incitant la participation des rennais, avec toujours un regard bien particulier en ce qui concerne le rapport entre acteur public et prestataire privé de service. Ensuite, nous étudierons le cas de la ville de Paris, qui tend à transformer son cœur de ville en village géant, où se multiplient les événements populaires, intégrant également un vaste programme urbain de mise en place de l’Internet pervasif. Ces différentes logiques urbaines s’appuient aussi sur une (timide) appropriation des espaces hybrides que nous venons de définir. Parallèlement à ces politiques urbaines, nous étudierons également le positionnement du concessionnaire JC Decaux.



RENNES, VILLE QUI APPARTIENT A SES HABITANTS
De par sa situation géographique et économique, la ville de Rennes est un creuset technologique, rassemblant dans sa région, plusieurs centres de R&D et écoles d’ingénieurs. Elle connaît ainsi un développement important des usages numériques urbains «grand public», grâce notamment à l’action et au point de vue de Hugues Aubin, chargé de mission aux technologies de l'information et de la communication, qui met en avant l’acteur public.

////////////////////////////// RENNES CITEVISION
Rennes étant un grand technopole, elle se dote assez rapidement d’une modélisation 3D de la ville.
«Le projet expérimental Rennes Citévision, développé par la municipalité en collaboration avec Archividéo et France Télécom, permet de naviguer dans la ville à partir d’une maquette 3D et/ou d’un plan. L’objectif est de proposer de l’information et des services de proximité aux rennais en utilisant les technologies multimédia proches du jeu vidéo.»(n) L’enjeu du projet est de «développer un outil interactif et simple d'utilisation pour se repérer instantanément dans la ville et accéder aux sites Internet des organismes utiles à la vie quotidienne (décliner le guide pratique de ville sous une forme adaptée aux nouvelles technologies).»
Rennes Citévision est un produit qui se loue (l’espace de la ville de Rennes est un objet qui n’est pas donné aux concessionnaires), qui permet ainsi de développer des usages innovants dans les réseaux de communication haut débit. Par exemple, LesPagesJaunes proposent de superposer son service d’annuaire en ligne à ce plan 3D de la ville. Ainsi la recherche d’adresses s’effectue sur la map (carte) virtuelle et permet pour l’utilisateur un meilleur repérage.
Il s’agit pour ce service d’information et de repérage 3D d’un premier exemple, démontrant le potentiel d’une telle modélisation. Il n'est pas question d’une cartographie uniquement virtuelle (ni d’un monde parallèle comme Second Life, coupé de la réalité). Rennes Citévision est réellement la ville de Rennes elle-même, mais sous une autre forme de représentation, qui peut apporter de la valeur ajoutée aux services urbains et au développement du territoire (ce ni un jeu, ni un gadget). Ce type de représentation urbaine complémentaire peut faire évoluer les processus de conception et les politiques urbaines.

Dans une optique semblable, la ville d’Issy-les-Moulineaux possède également une représentation 3D, constituant un projet d’urbanisme participatif. Il s’agit, dans ce cas, d’un outil révélateur de l’activité et des pratiques urbaines sur le territoire de la municipalité.

////////////////////////////// TOUT RENNES BLOGUE
Rennes propose également plusieurs événements qui se succèdent tout au long de l’année, créant animations et rencontres des habitants et prise en possession des espaces publics physiques et virtuels de la ville : Tout Rennes à vélo, Tout Rennes Nage, etc.
Tout Rennes Blogue (n) est une initiative de la ville de Rennes pour inciter ses habitants à créer des blog d'échanges, de partages et de découverte de Rennes et de sa région, dans le but d’offrir des informations localisées, trouver un emploi dans la région, échanger ses savoir-faire, discuter de l’actualité rennaise. Durant toute la période de mise en place de la production des contenus, plusieurs affiches et kakémonos ont jonché les rues de la ville, indiquant les lieux communs à enrichir par les données de tous. Le but de l’opération est de pouvoir offrir une information (à travers le blog, espace dédié sur la toile Internet) liée au lieu (précis dans la ville), grâce aux contributions de chaque citadin. Les individus participent en envoyant de l’information directement depuis le lieu public (parc, place, etc.), ce qui permet également de développer l’usage de technologies d’édition et publication de contenu multimédia géolocalisé, dans un contexte de mobilité. La ville propose un maximum d’accessibilité au réseau, en prêtant des téléphones mobiles 3G et en installant des bornes publiques d’accès à Internet. L’initiative mise en place connaît un vif succès de la part des habitants qui ont la possibilité de s’exprimer, de dévoiler des points de vue gratuitement et librement. Le service propose une blogosphère locale, autrement dit un portail de blogs, mettant en avant la ville vue par ses habitants.
Effectivement un ensemble d’usages ont émergé de cette infrastructure d’échanges disponible : services de petites annonces de quartier, service d’information sur de l’événementiel, des rencontres sportives, culturelles, etc.

Ces exemples ne sont pas exhaustifs, et le programme urbain de Rennes s’enrichit actuellement d’autres projets numériques. J’ai tenu à présenter ici les initiatives publiques mises en place dans la ville de Rennes, car elles montrent comment, aujourd’hui, le Net aide à prendre en charge les publics afin d’inventer la ville de demain.



PARIS VILLAGE NUMERIQUE GEANT?
« L’espace public existe par l’événement qui réunit une collectivité, par la surprise qui renouvelle la relation entre le citoyen et la ville ».(n)
La ville de Paris effectue ce que Marc Armengaud nomme une «expérience de re-publicisation» de son espace public, appuyant le succès des stratégies d’urbanisme temporaire. Beaucoup de politiques urbaines actuelles suivent cette même tendance qui consiste à transformer les grandes villes en «villages géants». Ceci se traduit par l’organisation d’événements populaires, la favorisation des communications douces, notamment en terme de transport. Il s’agit de préserver une ville humaine, à laquelle on redonne plus de valeur et à laquelle l’habitant s’attache et montre publiquement son affection ( cf. panneaux publics pour signaler aux maîtres qu’ils faut ramasser les crottes de leur chien «j’aime mon quartier, je ramasse»), en ajoutant de la qualité de vie urbaine, aussi bien dans les transports que dans la propagation d’espaces verts et de promenades pédestres. Le citadin est également sensibilisé au développement durable et à l’écologie (bien que tous les quartiers de Paris n’effectuent pas encore le tri sélectif).
L’usage par les piétons de l’espace public fait partie de la stratégie urbaine de Paris. Après avoir trop longtemps privilégié la circulation automobile et donc structuré la ville par rapport à ces flux de véhicules, la ville remet en valeur le cœur urbain, l’embellissant. Aujourd’hui, par la fermeture le dimanche et jours fériés des voies sur berges et de certains quartiers centraux parisiens, les habitants sont incités à la promenade et d’ailleurs monopolisent l’espace, sont présents et se promènent dans un espace redevenu calme et où il est agréable de circuler. La marche ici n’est pas un moyen de déplacement, complémentaire ou non d’autres mobilités ; c’est la marche en tant que promenade, prétexte de relation à la rue.
Paris Plage bloque les voies sur berge pendant quatre semaines pour transformer cet axe routier en plage artificielle estivale ; la Nuit Blanche en octobre mobilise les rues, galeries et lieux emblématiques parisiens durant toute une nuit avec des installations et animations artistiques, invitant les habitants à investir la rue pour se déplacer d’un point à l’autre de la ville ; le Paris Roller s’insère chaque vendredi soir et dimanche après-midi dans la circulation routière, cédant la chaussée aux amateurs et sportifs à roulettes ; la Fête des Voisins convie chacun à organiser des apéritifs dans les cours d’immeubles ; des pique-niques s’improvisent sur les bords du Canal Saint-Martin et dans les parcs à l’apparition des beaux jours. Ces divers événements peuvent être de bons moyens de tester des programmes d’aménagements de certains quartiers. Marc Armengaud nomme ce phénomène l’urbanisme flexible, un urbanisme qui consiste en des programmes «légers» et réversibles. Ces événements populaires visent à questionner l’amélioration de la qualité de vie des citadins, notamment en leur offrant du divertissement et de l’inédit dans l’espace public. L’avantage pour la collectivité urbaine en est l’aspect éphémère et temporaire qui ne nécessite pas d’aménagements infrastructurels trop lourds. C’est donc une série de projets urbains plus immédiats et moins coûteux. L’usager étant le meilleur facteur de tri, la commune peut évaluer le succès de telle ou telle opération, afin de la pérenniser ou non dans le temps et dans l’espace. En revanche, il n’est pas certain que ces aménagements temporaires rencontrent le succès escompté s’ils deviennent des aménagements urbains pérennes, car le côté événementiel est justement facteur de leur succès.
Les politiques urbaines parisiennes valorisent l’image de la ville par l’événementiel et les espaces verts, incitant les habitants à entrer en contact les uns avec les autres et les fédérer derrière une ville à «l’esprit humain» (ou du moins à l’échelle humaine) à travers divers prétextes, sportifs, culturels, sociaux, festifs. Après une trop forte individualisation dans les usages urbains, c’est un moyen de réintroduire du collectif, de générer de l’entre aide, un esprit communautaire chez les habitants et des rencontres sociales, comme c’est le cas pour l’exemple qui suit.

////////////////////////////// PEUPLADE
Initiative privée au départ, Peuplade est un réseau social de proximité, dont la Mairie de Paris, la Ratp et SFR assurent aujourd’hui le soutient et la promotion. Il est constitué d’un site Internet (n) dont l’interface propose des «outils [gratuits] permettant la mise en relation des habitants d'un même quartier au travers notamment d'échanges, de rencontres, de développement de projets, de rendez-vous et d'autoportraits.» Les habitants s’inscrivent de manière géolocalisée (je donne mon pseudo et je pointe ma maison sur GoogleMaps), s’informent et informent, participent à la vie de quartier. Chacun remplit son profil, renseignant son propre quartier (magasins favoris, lieux forts, etc.) et proposant ses services à ses voisins (bricolage, babysitting, etc.)
L’aspect innovant de ce type de réseau social est basée sur le fait que Peuplade rassemble les individus, non pas forcément par leurs centres d’intérêts ou leurs goûts, comme une communauté virtuelle habituelle, mais par leur proximité géographique. Plusieurs rubriques s’y concentrent encourageant l’initiative privée et les relations sociales avec son voisinage, comme par exemple, un service de petites annonces où les participants peuvent échanger objets et services. Surtout, chacun peut créer ou intégrer et participer à une Peuplade, c’est-à-dire un groupe d’individus, géographiquement proches en général, fédérés autour d’une passion ou un intérêt commun, toujours avec le souci de garder un lien avec le réel. Les participants habitant tous à Paris et dialoguant pour la plupart avec des personnes relativement voisines, beaucoup de peuplades proposent des apéros de quartier, des séances de cinéma privées, des représentations de théâtre incongrues dans des appartements privés. Les rencontres virtuelles du réseau (site Web) créent de la sorte de l’espace public local et temporaire. Le site de Peuplade n’a pas pour objectif de constituer uniquement une communauté virtuelle, mais de créer un réseau actif de quartier, aussi bien social que politique ou informationnel. Le site Internet n’est que le support médiatique de cette communauté de citadins.
Aujourd’hui Peuplade est devenu un modèle parisien des interactions citoyennes possibles, reflétant les comportements et pratiques des citadins, portant des enjeux urbains et sociaux forts sur le devenir des quartiers et de leur usage ; si bien que des services publics tels que La Poste proposent d’autres interfaces, calquées sur celle-ci, pour étendre leurs services au domaine du numérique et à l’information de quartier. Ce n’est pas sans rappeler que Peuplade est une proposition parmi d’autres aux questions urbanistiques actuelles, et qui de plus relève d’une initiative privée. On peut tout à fait comprendre l’intérêt de La Poste à devenir de manière plus généralisée un prestataire de service d’information de quartier. Mais la solution la plus efficace était-elle de dupliquer l’initiative Peuplade, surtout dans une vision innovante de La Poste d’ici 2015? N’existe-t-il qu’une seule manière possible de matérialiser ce type de service ?

////////////////////////////// PARVI
Parallèlement, Paris soutien l’expansion des réseaux numériques et leurs usages et met en place le programme Parvi, Paris Ville Numérique(n), qui comprend la mise en place de l’Internet haut débit sans fil et gratuit dans la plupart des arrondissements parisiens, sur plusieurs sites municipaux comme les espaces verts, les mairies et lieux publics (bibliothèque, écoles, etc.). Venant compléter les Hot Spots, points de connexion WiFi publics, de certains halls de gare ou encore de nombreux cafés, la connexion omniprésente et gratuite au réseau Internet à Paris définit «un nouvel art de vivre».
Un nouvel art de vivre, certes, mais il ne s’agit que d’une infrastructure technique d’accès, dont il faut à présent développer les usages (pratiques et comportements) et non pas seulement des applications (services qu’il est directement possible de mettre en place). Les citadins ne sont pas encore habitués à ce confort public urbain. De simples applications d’orientation ou d’information de quartier ne peuvent pas générer de réelles appropriations. Elles ne font que plagier les services urbains déjà existants, en leur ajoutant une dimension numérique, ce qui permet par exemple leur actualisation régulière et une accessibilité plus ciblée, mais surtout une diffusion permanente (qui garantit leur utilité?). Soulignons d’ailleurs que ce type de dispositifs de services pose plusieurs questions d’ordre technique et éthique sur la connectivité permanente, l’accès possible ou imposé sur une vaste zone du territoire urbain (en extérieur comme en intérieur). Je pense au contraire qu’il faudrait mettre en place de véritables projets dans lesquels le citadin devient une personne active, alors sensible au potentiel d’usage mis à sa disposition. Et surtout, le rôle des concepteurs urbains va être de donner du sens à ces potentiels d’usages, par des projets faisant office de démonstrateurs d’usage, par exemple, à finalité pédagogique.
La volonté de la ville de Paris est de s’adresser au plus grand nombre d’usagers, qu’ils soient temporaires ou réguliers, et non pas uniquement aux hommes d’affaire en déplacement pour qui il est alors pratique de se connecter pour raisons professionnelles, ou pour le touriste qui souhaite publier son carnet de voyage en ligne. L’un des objectifs du programme est de réduire la fracture numérique en popularisant les accès. Il est donc réellement important d’informer, de sensibiliser, d’éduquer les citadins aux possibles de ce dispositif technologique. Ainsi le programme Parvi intègre la volonté de promouvoir et mettre en place des projets de ce type. Cela sera-t-il déclencheur de nouvelles appropriations, de nouvelles pratiques?
On pourrait comparer le développement et le déploiement technique de l’Internet urbain pervasif à celui de l’électricité, qui est devenue un élément urbain naturel et omniprésent, accessible en tout point du territoire de la ville. Quant au développement des usages de l’ubiquité urbaine de la connexion, il serait comparable à celui du téléphone, dont la forte appropriation, tant professionnelle, que domestique, le positionne aujourd’hui comme un objet majeur et universel dans les communications, au centre d’une multiplicité perpétuelle d’usages diversifiés.
L’avantage alors est que la ville devient une plate-forme d’innovation, à la fois technique (car le déploiement d’un tel dispositif nécessite des évolutions et des adaptations contextuelles sur le plan technique), mais également sur le plan des comportements des citadins et des usages du dispositif urbain. L’accessibilité permanente au réseau apporte une autre perception de la ville qui nous permettra de dé-complexifier la ville, ses réseaux et ses usages.
D’autre part, l’installation massive d’un réseau WiFi ou Wi-Max sur les territoires urbains nécessite des arguments séduisants pour les élus locaux. On s’appuie alors sur des exemples comme la ville de Taipei, largement couverte par les ondes WiMax. Dans ce cas, le dispositif technique profite à la fois à la ville, en centralisant et coordonnant sur un réseau commun les services publics d’urgence et de sécurité, mais aussi à ses habitants, par de l’information de proximité, accessible de manière gratuite et fluide. Notre vision de cette ville et de son rayonnement technologique, de notre point de vue, c’est-à-dire de l’autre côté de la Terre, me paraît sublimée. Au cours de plusieurs ateliers du programme Villes 2.0, j’ai réalisé à quel point la question de l’implantation nouvelle de l’Internet dans les rues parisiennes (ou même françaises en général) pose des différends et des problèmes de dialogue et de synchronisation des acteurs, acteurs économiques, acteurs politiques, acteurs urbains et acteurs des technologies. Nous en reparlerons par la suite dans le chapitre sur Les nouveaux processus de création.

L’exemple de Paris est intéressant car l’apport des TIC dans l’espace public urbain est très neuf. J’essaie alors de suivre de très près l’implantation de l’Internet pervasif dans ses rues, car cela est porteur d’innovation et surtout transforme la ville en laboratoire de recherche en 4D et à l’échelle un (espace et temps).



«ACCOMPAGNER LE CITADIN DEPUIS LE MONDE DE SA MAISON DANS TOUT L’UNIVERS DE LA VILLE» // JC DECAUX
Par l’observation du cas parisien, nous avons mis en évidence la question de l’acteur du territoire urbain. Le développement des technologies de communication sans fil et haut débit dans les espaces publics ne profite pas uniquement aux collectivités territoriales. En effet, la «pervasité» de la connexion, via les réseaux haut débit sans fil, les capteurs, les émetteurs-récepteurs Bluetooth, la multiplication des appareils mobiles individuels, modifient le positionnement de concessionnaires urbains tels que JC Decaux, ainsi que leur approche face aux services urbains qu’ils proposent aux citadins (et aux annonceurs publicitaires surtout). Il me semble alors important à ce stade de l’étude de mettre en parallèle les points de vue.
Société de mobilier urbain, qui a muté ensuite en société de communication extérieure, avec l’ambition actuelle de devenir une société citadine, la société JC Decaux modernise les outils et supports de communication extérieure (notamment en augmentant le mobilier urbain mis en place) et propose des alternatives aux systèmes de mobilité déjà présents (RATP à Paris) comme le vélo ou la voiture partagée libre service. Avec pour objectif de se servir massivement des technologies, intégrées à leurs supports et mobiliers urbains massivement implantés, dialoguant avec les outils individuels personnels de communication, eux aussi massivement implantés, JC Decaux occupe de manière exponentielle le territoire urbain pour déployer davantage la relation entre communication publicitaire et citadins, mais aussi pour tenter de mettre en place une relation nouvelle entre les citadins et l’espace urbain.
La société JC Decaux a pour activité première la concession de mobilier urbain aux municipalités. C’est dans une logique habile, que depuis peu à Paris, elle met à disposition des citadins le système serviciel Vélib’, qui offre un nouveau moyen de transport public (fonctionnant sous forme d’un abonnement) prêtant ainsi à la ville un équipement urbain actif. Le citadin prend le vélo dans l’une des nombreuses stations du réseau, comme il prendrait le métro ou le bus, mais avec l’avantage d’être souverain des horaires et itinéraires de ses déplacements. Ce type de services est assez ingénieux, notamment par rapport au caractère durable et éco-conscient qu’il est temps d’imposer dans les centres urbains. Mais surtout, il va permettre une restructuration urbaine grâce au développement de mobilités jusqu’alors peu prises en compte dans les plans d’urbanisme. L’innovation d’usage (se déplacer à vélo dans Paris devient populaire et donc plus important) apporte alors une redéfinition des espaces urbains, par la remontée et la prise en compte des pratiques réelles des citadins dans l’étude et la conception urbaines. Le nombre croissant de déplacement à vélo dans la capitale va nécessiter une restructuration des voies publiques telles qu’elles sont organisées aujourd’hui (pour faciliter le déplacement des bus, et jusqu’alors de la circulation automobile). Par ailleurs, la posture de JC Decaux par rapport à l’usage de la ville, en s’imposant sur le marché de la mobilité, apporte une politique urbaine différente de celle la RATP (nous y viendrons dans la suite de cette première partie) ou de la SNCF. Pour un plan urbain de déplacement cohérent, on peut imaginer combien le partenariat entre ces acteurs est alors nécessaire.
Mais revenons à la qualité de service principale de JC Decaux : la communication extérieure. Il est vrai que la société a tout intérêt à intégrer les émetteurs BlueTooth et autres bornes de relais WiFi (ou WiMax) au mobilier urbain qu’elle propose, d’une part, pour répondre à un souci esthétique d’invisibilité de l’infrastructure des dispositifs communicants sans fil, mais d’autre part surtout, pour le monopole économique que cela lui confère (pouvant ainsi louer les systèmes d’émission à des annonceurs publicitaires). En ce qui concerne l’affichage publicitaire, elle entend faire dialoguer le réseau fixe d’écrans publicitaires présents dans la rue (collectifs) avec les écrans des appareils individuels mobiles des citadins (personnels), chacun des dispositifs étant relié à Internet et permettant l’interaction. En d’autres termes, JC Decaux transforme une offre de communication passive et adressée collectivement, (dont on peut s’abstraire, même si on y est confronté de manière visuelle) en une offre de communication active et destinée à une personne, ou plutôt, à LA personne : donc adressée de manière personnalisée, au bon moment et au bon endroit (adapté aux contextes spatiaux et aux tranches horaires – jour, nuit et heures de pointe). Par exemple, les dispositifs les plus récents d’écrans géants publicitaires changent d’affichage en fonction des heures et diffusent de l’information ciblée, actualisée en temps réel, et tendent à se développer dans une optique de dialogue direct – et obligatoire? - avec le passant, que Albert Asseraf, directeur Stratégie JC Decaux et Avenir, nomme la « connexion invitée ». Ainsi l’entreprise bénéficie d’un nouveau discours envers les annonceurs, à qui elle propose de tirer le maximum de profit des TIC utilisées, dans la manière de diffuser leur publicité au citadin, faisant appel à leur imagination et à leur inventivité pour exploiter au mieux les potentiels techniques des dispositifs mis à disposition.
Justifiant astucieusement son omniprésence grandissante sur le territoire de la ville par l’omniprésence grandissante des TIC dans l’espace urbain, JC Decaux n’est plus seulement un diffuseur d’annonces publicitaires (service de communication extérieure), mais devient un prestataire de services urbains, relatifs à la mobilité, à l’orientation et à l’information de quartier (diffusion de plans informatifs via BT aux bornes Vélib’), et au commerce. La société souhaite avoir le rôle de plate-forme urbaine qui connecte les usagers mobiles aux services urbains numériques, en lui apportant des réponses à la fois collectives mais aussi individuelles et personnalisées.
L’approche de JC Decaux face aux mutations actuelles de l’espace urbain et son objectif moteur d’ «accompagner le citadin depuis le monde de sa maison dans tout l’univers de la ville», peuvent occasionner de la peur et de la réticence, face à un espace public dont les citadins seraient dépossédés, par certaines des formalisations mises en place (qui ne sont pas sans rappeler les écrans publicitaires du film Minority Report malgré l’euphémisme du terme de connexion invitée). L’attitude est paradoxale (et largement orientée par le marketing), car dans cette approche de prestataire polyvalent et omniprésent de services et d’équipements urbains, JC Decaux propose des services urbains quotidiens, qui vont transformer l’usage de l’espace public, grâce à une appropriation relativement importante (Vélib’). De manière générale, nous sommes face à un point de vue et une compréhension de ce que peut devenir l’espace public urbain, modifié progressivement et imperceptiblement par un ensemble de dispositifs communicants et connectés à un réseau ambiant, et face à un positionnement clairvoyant et averti d’une entreprise dont le rôle est d’habiter l’espace urbain.



L’apport et la diffusion des TIC dans l’espace urbain modifie les politiques urbaines, et les usages proposés au citadin, dans la relation que les collectivités, ou les concessionnaires souhaitent qu’il entretienne avec sa ville.
Quelque soit le dispositif ou le programme mis en place, on s’aperçoit que ces politiques urbaines sont basés de plus en plus sur l’écoute et l’observation de l’habitant. Ceux-ci d’ailleurs prennent de manière officielle une place active dans l’espace de la ville, sur laquelle ils ont des prises (n) et qu’ils peuvent alors habiter.
Alors, la ville devient plus qualitative, plus confortable, plus accessible et plus publique. Cette volonté de qualité urbaine ne réside pas uniquement dans les aménagements de voiries ou restructurations architecturales, mais dans les usages proposés aux citadins, dans les rapports entre les citadins, dans leur relation à l’espace public, dans la création de nouvelles sociabilités. Comme l’explique Marc Armengaud, face aux mutations urbaines et à la prolifération des TIC dans l’espace urbain, sous des formes variées, l’urbanisme se pare d’une autre dimension. La programmation urbaine réside aujourd’hui dans les échanges entre espace et e-space. Ces liens complexes, mettant en avant l’usage d’objets et d’interfaces d’accès diversifiés, et s’appuyant sur des prétextes de connexion, nécessitent la conception de services urbains adaptés et cohérents, et qui font sens.


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