dimanche 25 mars 2007

PARTIE 1B


L’ESPACE PUBLIC ET LA SOCIETE HYPERTEXTE
« on parle d’espace public parce qu’on ne sait pas parler de société […] c’est une expression par défaut »(1)

Qui vit aujourd’hui l’espace public et comment ?
En quoi les évolution des réseaux numériques modifient-ils les pratiques du citadin ?
Quels changements apportent les TIC dans les comportements sociaux des individus ?
Quelles conséquences sur le comportement des individus « en public » ?
Comment adapter un espace et des services à des modes de vie urbains qui ont évolué ?

Ce paragraphe constitue une analyse sociétale permettant l’analyse des comportements de l’espace public, pour mieux comprendre ensuite l’émergence de pratiques urbaines inattendues, neuves et sociales.


L’INDIVIDU HYPERTEXTE
La rue est un espace où les individus se côtoient, se rencontrent, lieu de parole et d’échange par les mots, les signes. La rue n’est pas seulement un espace de passage et de circulation, il y existe un mouvement, un brassage sans lesquels il n’y aurait pas de vie urbaine, ni d’espace public.(2) Mais pour mieux comprendre ce qu’est l’espace public, nous devons nous intéresser à la société qui habite la ville contemporaine. En effet, étudier l’espace public conduit à l’étude de la société et la manière dont elle s’organise.
Dans cette partie, nous nous appuierons sur l’analyse que fait François Ascher dans son livre Les nouveaux principes de l’urbanisme. Il y décrit la société actuelle post-industrielle comme composée d’une somme d’individus « hypertextes », dont les liens sociaux, l’occupation territoriale et les activités économiques dominantes diffèrent (sont nouvelles). Par ce terme d’ « hypertexte » il fait référence au langage informatique. Un lien hypertexte est un mot ou un groupe de mots en surbrillance dans un texte informatique, qui, lorsqu’on clique dessus, renvoie à un autre texte, dans une page parallèle, intégrant également cette notion. Le mot en question appartient ainsi à différents champs de texte et sert de lien informatique et de pont sémantique entre différentes publications parallèles.
Ascher se sert de cette analogie avec le système de mots-liens pour qualifier le système relationnel de l’individu social actuel. L’individu est hypertexte car il est le centre, le point convergent de différents types de réseaux relationnels (sociaux) aux intérêts différents, reflet d’une multiplicité d’appartenances sociales qui ne se cantonnent plus uniquement aux relations familiales, de voisinage ou professionnelles, mais s’étend vers des sphères relationnelles plus éloignées, avec d’autres personnes qui ont les mêmes centres d’intérêts, qui partagent des passions communes, etc. Chaque individu constitue un lien hypertexte différent, croisement de réseaux distincts variant d’une personne à l’autre.
Les rencontres et dialogues ne s’effectuent non plus uniquement par le biais du visu, du téléphone ou du courrier (électronique ou postal). Les modalités de ses relations sont enrichies par le développement du numérique (tel qu’il est décrit notamment en partie 1a) et de ses usages qui étendent ses outils de communication (mails, chat, forum, sites Internet collaboratifs, Web 2.0). Ainsi les individus passent d’un réseau à l’autre, sans nécessairement changer de média, par un « code switching », « càd qu’ils s’efforcent de jongler avec des codes sociaux et culturels différents pour pouvoir passer de l’un à l’autre. » Les accessibilités s’étendent et donnent lieu à des configurations complexes diverses et changeantes des activités sociales des individus. L’usage d’objets personnels mobiles rend possible une connexion et une disponibilité continues à son réseau social (à ses réseaux sociaux). L’individu est ainsi toujours « présent », la définition même de présence est ainsi redéfinie, brouillée : la personne absente physiquement reste présente par la télécommunication.
Le réseau semble être, là aussi, une des formes dominantes de l’organisation de notre société actuelle.
Les citadins ont des modes de vie qui ont changé, qui sont plus flexibles, personnalisés et surtout individualisés.
Les équipements quotidiens (objets, services, publics ou privés) en sont le reflet et les témoins (téléphone portable, Personnal Computer, micro-ondes et surgelés, voitures Smart, etc.). La société individualiste contemporaine, par l’usage des télécommunications et dans son mode de vie, prône le paradigme « être libre(s) ensemble » : chacun est relié à l’autre, mais a acquis une forme d’autonomie due à l’individualisation du système global de la société et une personnalisation des modes de vies, des objets, des services. Il s’agit d’une société du réseau résultant des transformations économiques et sociales de la société industrielle.

Ces évolutions de la société sont en partie la conséquence de l’évolution des technologies de l’Internet et de la Communication telle que nous venons de le voir. Notre société est celle de la société de l’information. Elle a elle-même un impact sur l’évolution des technologies et de l’espace public. Ces trois composantes urbaines sont interdépendantes. L’évolution de l’une entraîne mutations et évolutions des deux autres et inversement.


L’INDIVIDU FABRIQUE DE L’ESPACE PUBLIC MOBILE
Il est alors intéressant de se demander, au regard de cette analyse sociétale, comment l’espace urbain est à son tour transformé.
Dans quelle mesure l’apparition des médias mobiles et leur généralisation modifie les relations des individus entre eux et leurs relations à l’espace de la ville ? Comment ces relations qu’a l’individus aux autres individus et à l’espace (physique) se matérialisent-elles dans l’espace urbain ?

L’espace public comporte différents degrés de « publicité » : il y a l’espace de la rue et les voiries, les places et jardins publics, les espaces de transit et transports en commun, dans lequel le contexte d’échange est ouvert. Ces espaces sont parfois temporairement privés, les jours de marché, ou lorsque le public s’approprie la rue lors de manifestations par exemple. Ensuite, d’autres typologies d’espaces urbains sont les sphères semi-privées, comme les cages d’escalier, les cours d’immeuble, etc. Ces espaces constituent des interstices, des passages de transition avec les espaces privés que sont les habitats, entreprise et commerces. Dans la ville, il existe également les lieux publics, à disposition des citadins, qui sont d’ordre culturel, éducatifs, ludiques, sportifs, commercial, etc. (musées, bibliothèques, gymnases, cinémas, écoles, centres commerciaux, etc.)
Mais parce qu’il porte sur lui un ou plusieurs objets qui lui permettent d’être en connexion permanente avec les personnes de sa sphère relationnelle intime, l’individu peut être défini comme une « bulle privative » potentielle, qui peut, à tout instant, générer un lien virtuel vers une personne présent dans un autre lieu, lorsqu’il est présent et navigue dans l’espace public physique (en contactant ses proches de manière orale ou écrite par le biais su SMS ou MMS par exemple). Se crée alors un espace privé personnel, circonscrit et local. Les frontières public / privé décrites ci-dessus sont alors modifiées et redéfinies.
Les communications mobiles s’inspirent beaucoup du modèle de la toile Web : chacun compose, accède, reçoit de l’information de manière instantanée ou différée, permettant des interactions avec une ou plusieurs personnes, connues ou non. L’usage des technologies de communication dans le contexte urbain provoque une convergence de réseaux publiques virtuels et physiques, dont nous parlerons par la suite (sous-partie sur l’e-space). Il existe une diversité des moyens d’interactions entre les individus rendus possibles par les TIC. Les objets nouveaux, hybrides d’objets fonctionnels et de télécommunication, et Internet jouent un rôle important et essentiel.

Ces interactions interpersonnelles transforment la vision « traditionnelle » et l’organisation de l’espace public urbain. Ainsi chaque individu a une maîtrise personnelle de son espace-temps : il est autonome et son environnement est personnalisé. Un même espace public partagé est ainsi changeant, au passage de chaque individu connecté, car les lieux se déplacent, « les lieux sont dynamiques […] ne demeurent pas nécessairement au même endroit », entrecoupés, croisés par d’autres lieux. « L’usager est devenu une plate-forme multimodale qui fabrique de l’espace public invisible et mobile » explique Marc Armengaud (4), ceci explique que « chacun est à la fois un terminal et un relais […] » capable d’interagir avec l’espace qui l’entoure. Les lieux publics s’équipent en effet peu à peu de bornes interactives, de puces, d’objets connectés, qui vont rythmer le parcours de l’individu dans la ville. L’espace physique de la ville devient de la sorte une interface entre l’individu et les réseaux de communication virtuels (Web et services associés, géolocalisation, par exemple) « être dans la rue, c’est avoir accès » Les interactions dans l’espace public entre l’individu et d’autres individus, et entre l’individu et les objets connectés, nécessitent-elles un contexte de mobilité ?

L’espace public devient un espace social en réseau, traversé de toutes parts par un flux continu de messages et d’informations. L’espace public est avant tout un espace physique où les personnes se croisent, s’ignorent, se rencontrent. Quel rapport existe-t-il alors entre lien (social) et lieu ?


LES TECHNOLOGIES POUR SE REAPPROPRIER L’ESPACE PUBLIC URBAIN
L’espace urbain étant de base public, les individus « y sont actifs » et s’en approprient des parcelles ; il constitue un outil, un support de lien social. Souvent même certains équipements publics sont détournés de leur fonction initiale pour mieux répondre aux attentes des résidents.
L’espace public est un bien commun.
Pourtant on se rend bien compte que l’espace « pour tous » est instrumentalisé pour profiter à « une enseigne commerciale », qui achète l’espace de tous à la ville ou ses concessionnaires (acteurs publics). L’arrivée de la publicité véhiculée et amplifiée par le mobilier urbain qui, en se proposant comme support (JC Decaux), détourne les éléments publics (pour tous) de l’espace urbain en système de propagation marchande (les rues sont tapissées de publicités qui s’immiscent dans nos déplacements sous des formes visuelles (affichage, panneaux) et auditives variées : affichages sur panneaux publicitaires, mobilier urbain, véhicules de transports publics, au sol, sms publicitaires reçus au hasard d’une rue, forfait téléphonique moins cher, car les conversations passées sont entrecoupées par des messages publicitaires, ou encore publicités reçues par Bluetooth, dont nous parlerons dans la suite de cette première partie (1E). De la même manière, les infrastructures urbaines publiques « pratiques », comme par exemple les grandes gares ferroviaires, hubs de mobilité, sont transformées et envahies par les espaces marchands. Il est normal, et même dans l’essence de la ville, d’être un espace de commerce. En quoi la privatisation marchande de l’espace public peut-elle être nuisible ?
La règle essentielle est que cela ne doit pas créer de déséquilibres. Lorsque cet espace commun est trop utilisé de manière commerciale et marchande, apparaissent des contestations dans l’espace public urbain, car il semble que ce soit la logique de marché qui définisse les espaces publics. Il y a une peur quand l’espace commun échappe au collectif (notamment pour entrer dans la sphère marchande). D’autre part, ce n’est pas parce qu’il rassemble que l’espace est public (un grand mall ou un cinéma multiplexe sont-il des espaces publics ?)

La ville est un système ouvert et ces phénomènes de commercialisation et de privatisation amènent une crise d’usage de l’espace public. L’espace public n’est à personne, il est à tout le monde.
En réaction à la privatisation de l’espace public, se sont formés plusieurs groupes de citoyens, notamment le mouvement Reclaim The Street (ou encore le mouvement anti-pub par exemple) qui ont pour but justement de se réapproprier l’espace public, en limitant les espaces publicitaires urbains, ou encore en occupant les rues, afin de leur redonner une échelle humaine, citoyenne et vivante.
Ces mouvements internationaux ont acquis plus de poids et d’impact grâce à l’Internet, et la mondialisation aujourd’hui présente. En effet, dans ce domaine également, les nouvelles technologies jouent un rôle important. Le manifeste d’Hakim Bey T.A.Z. montre comment les hacktivistes créent leur réseau, sur le Net, et prennent forme ensuite dans l’espace physique. Il décrit dans son ouvrage(4) la présence d’un Contre Net, càd un usage clandestin, illégal et rebelle du Web, et si l’on compare l’usage de cette structure à l’usage de la structure urbaine, on obtient souvent des similarités entre les comportements. Ce qu’il appelle TAZ, c’est une Zone Autonome Temporaire. « Le Net est en lui-même un nouveau modèle de relations évolutives entre les sujets – les utilisateurs - et les objets – les données » Contestations politiques et sociales sont simplifiées et amplifiées par l’appropriation de technologies de communication ouvertes et accessibles au plus grand nombre. Les modalités changent régulièrement (pour permettre à la TAZ de rester invisible et donc efficace) et prennent des formes inventives pour faire émerger massivement la communauté virtuelle dans l’espace physique local : sites web communautaires, forums et téléphones portables permettent de faire émerger la T.A.Z. librement, anonymement, de manière contestataire ou simplement festive, invisible aux autorités (Marc Armengaud, « Des réseaux secrets unissent des foules furtives et organiques qui partagent des informations codées, afin de déjouer la surveillance policière »), dans le but de « libérer » une parcelle de cet espace public. Dans son ouvrage No Logo, Naomi Klein souligne et identifie l’impact démocratique que peut avoir le Net (espace public virtuel) dans l’espace urbain réel : « Le mouvement (Reclaim The Street – RTS), avec ses hubs, ses rayons, ses liens actifs, son accent sur l’info plutôt que sur l’idéologie, reflète [ et justifie] l’usage de l’outil dont il se sert – c’est la venue d’Internet dans la vie réelle »(5)
Ces mouvements ont créé leur propre plate-forme sur Internet, ils l’utilisent pour l’échange et la production d’info et font de certaines parties d’Internet des espaces sociaux construits et productifs. C’est notamment le cas de Indymedia London, plateforme associative mettant en place des manifestations réactionnaires dans l’espace urbain, qui est à l’origine (entre autres) d’une mobilisation à vélo des rues de Londres en 2005 (la Halloween Critical Mass), rassemblant une masse d’activistes déguisés sillonnant bruyamment les rues de la capitale anglaise. A la fois hub urbain, basé sur le Net, ce modèle fourni plus qu’une source d’informations : Indymedia est devenu une interface entre les événements dans la rue et la communauté d’Internet. Cette intervention locale dans l’espace public urbain montre comment l’usage du Net et la création d’un réseau de contre-culture peut émerger dans l’espace physique, formant un espace hybride de communication symbolique de liberté.

La circulation généralisée des informations active la croissance d’organes de contrôle et de régulation. La télésurveillance est ainsi une des conséquence de la présence massive d’objets communicants dans l’espace urbain. Le terme anglais « urban space weaponing » décrit assez bien ce phénomène de « flicage », qui tend à transformer l’espace public en un espace de traque, où faits et gestes des individus sont capturés et enregistrés, où la sphère privée de l’individu peut être transpercée à son insu et s’afficher en public. La surveillance préconisée au départ, pour la sécurité des voyageurs (dans les espaces publics des transports en commun) puis des citadins en général (caméras dans la rue) « se transforme en un système de surveillance » d’orde militaire (Mobilités.net) à cause du terrorisme. « Faut-il rester immobile pour rester anonyme ? » interroge Marc Armengaud.
Culturellement, en littérature (1984 de Orson Wells) et au cinéma (Métropolis par exemple), la surveillance est décrite comme un spectre menaçant, puis après 2001, elle acquiert en légitimité, suite aux attentats, puisqu’il s’agit alors de protéger le citoyen, qui est automatiquement filmé lors de ses déplacements, c’est un « mal nécessaire ». Mais peu de temps après, suite à des émissions type « Big Brother », la surveillance devient aussi une forme de divertissement. Son statut change, mais les enjeux restent forts.
Le projet iSee, initiative du Institute for Applied Autonomy (6), propose des parcours permettant de se déplacer dans New York City hors du champ des caméras de surveillance. Ce projet constitue une ruse face à un système établi. Les participants à ce projet, citadins anonymes, pervertissent le système mis en place par la ville et soulèvent l’enjeu de la « déconnexion ». Aujourd’hui, face à des réseaux de communication omniprésents et pour beaucoup invisibles, la connexion est possible, offerte, voire obligatoire (la connexion est automatiquement par défaut) et c'est bien la déconnexion qui reste une option.
Les services urbains contribuent de plus en plus au fait de répertorier des profils d’utilisateurs, car ils se veulent personnalisés, géolocalisés et posent ainsi la question de l’anonymat dans l’espace urbain. Puis-je me déplacer sans être repéré et sans être fiché, sans dévoiler mes goûts, mes préférences à mon insu ? Peut-on encore choisir ce que l’on souhaite partager ou protéger ? On a souvent l’impression que les médias numériques automatisent ces enregistrements profilés de l’individu. Or, il en va de la responsabilité des créateurs de services et d’interface d’offrir la possibilité à l’utilisateur de décider de gérer lui-même ces données. Est-ce à chaque fois nécessaire de profiler les utilisateurs ? (surtout s’ils ne sont pas utilisateurs en continu d’un service) Comment créer de nouveaux services urbains, sans susciter des inquiétudes, notamment concernant la diffusion à autrui et la perversion de données personnelles ?


Nous serons amenés à en parler plus précisément par dans la suite de cette première partie, car en effet, certains services facilitant, simplifiant le quotidien d’échange de la personne nécessitent une certaine enregistrement des données personnelles afin d’automatiser les échanges et l’émission/réception de certaines infos (qu’il faudra catégoriser, comme nous le verrons par la suite).

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NOTES :
(1) François Hers, La communauté invisible, 2005
(2) Henri Lefebvre La Révolution Urbaine
(3) préface de Voies Publiques, catalogue d’exposition
(4) T.A.Z. est un manifeste que l’auteur a choisi de diffuser par publication web, càd hors des circuits de la presse et de l’édition. Il profite de la massification de ce média et de la gratuité de lecture et de diffusion de l’info que ce média propose.
(5) nous reviendrons par la suite sur une définition plus complète de l’espace public virtuel et de la convergence de cet espace avec l’espace public physique.
(6) l’ Institute for Applied Autonomy (Autonomie Appliquée) - l' IAA - a été fondé en 1998. C’est une organisation américaine de recherche et développement des technologies de communication, consacrée à fournir les technologies qui prolongent (étendent) l'autonomie des activistes.


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