dimanche 25 mars 2007

PARTIE 1C


ESPACE ET E-SPACE : CONVERGENCE ET SUPERPOSITION DE L’ESPACE PUBLIC NUMERIQUE ET PHYSIQUE



La partie précédente questionne le rapport entre les relations virtuelles, mises en place grâce au développement des usages de l’Internet et des technologies de la communication, et l’espace urbain réel. Nous avons pu percevoir des convergences, des superpositions, l’ouverture d’usages possibles, dans les exemples précédents.

Comment l’espace public de la ville est-il modifié par les réseaux numériques ?
Quels liens existe-t-il réellement entre espace public physique urbain et espace public numérique ? (L’espace public a-t-il changé de nature ?) Ces deux espace publics sont-ils réellement opposés ? ou distincts ?
Quelles nouvelles interactions sont possibles entre les individus et leur environnement ?


ESPACE ET E-SPACE : DEFINITION ET PROBLEMATIQUES URBAINES
Peut-on considérer le Net comme un espace public ?
Comme nous avons pu le voir auparavant, le Net est porteur de nouveaux modèles relationnels entre individus. Chacun peut s’y exprimer librement, y accéder simplement, pour discuter de sujets d’ordre politique, social, éducatif, du loisir, consommatoire, sexuel, etc. (au niveau local comme global) La toile virtuelle constitue un espace d’expression publique pour une communauté de citoyens, offrant des espaces virtuels de présence, de rencontre, de dialogue et d’échange, qui deviennent des lieux, c’est-à-dire des portions d’espace identifiables (par rapport à elle-même, à son environnement, à son usage, aux événements qu'elle accueille et a accueilli, etc.). Ce média ne constitue plus seulement une vitrine (comme la TV) pour les connectés « grand public », mais un espace d’action, de participation. Cet espace collaboratif, qui répertorie toutes les actions coopératives et personnelles des individus qui collaborent à la production et à la diffusion des contenus sur le Web, est le résultat de l’évolution d’usage et d’appropriation des outils de l’Internet. C’est ce qu’on nomme aujourd’hui le Web 2.0. Il regroupe le phénomène des blogs (pages personnelles auto-gérées), les wikis et autres sites de co-publication auto-gérés, les sites d’échanges et diffusion de données multimédias, comme YouTube qui permet de partager ses vidéos ou FlickR, album photo partagé (qui constitue aujourd’hui la plus grande banque d’images mondiale).
En ce sens, le Net peut être considéré comme un espace public participatif, assez proche d'ailleurs du sens originel de la cité grecque, qui ne signifie pas la ville matérielle, mais la communauté de citoyens (politique et religieuse). Le Net est une structure ouverte permettant la navigation entre différentes pages, différents sites qui sont consultables par tous et appartiennent, pour une partie, au public. Cela fait référence à l’espace public physique, tangible. D’ailleurs, le fait de se connecter à un forum de discussion (forum politique, de quartier, de conseils en jeu vidéo, de consommateur, sur la santé, etc.) montre que même le vocabulaire d’usage de l’Internet provient directement de cette analogie. Des relations participatives commerciales, informationnelles, ludiques, politiques et sociales se tissent entre les utilisateurs navigant dans cet espace public. Le Web constitue aujourd’hui déjà un espace public numérique (1), intangible mais pourtant bien présent et influant sur les relations entre les individus. Et pour renforcer cette analogie, on notera également, que de la même manière que dans l’espace réel, il existe aussi ici des inégalités d’accessibilité, qui creusent un fossé numérique et social.
On se base souvent sur une idée reçue selon laquelle l’espace public virtuel et l’espace public physique sont bien deux espaces distincts. En effet, le premier est un espace virtuel, impalpable, constitué de lieux dans lesquels l’humain ne peut accéder physiquement, accessible depuis un ordinateur, autrement dit, lorsque l’individu est assis, enfermé devant son bureau. Tandis que le second possède un autre degrés de réalité, il est tangible (donc existe ? oui, mais pas partout dans la ville attention) et nécessite le mouvement physique de l’individu, son déplacement dans l’espace pour y participer, et donc ne soit plus connecté (à sa machine). Il n’y pas donc pas les mêmes modalités d’accès à ces espaces publics : d’un côté on passe par l’intermédiaire d’un ordinateur et l’espace public n’est pas un endroit physique, de l’autre on accède directement, par sa présence physique dans un endroit de la ville.
Cependant, nous avons vu et expliqué que l’individu aujourd’hui reste tout de même connecté, même lorsqu’il est à l’extérieur et lors de ses déplacements, car d’autres interfaces se substituent au traditionnel point d’accès que constitue l’ordinateur professionnel ou domestique. Que se passe-t-il aujourd’hui avec l’Internet mobile et les services et applications accessibles depuis des appareils mobiles personnels, utilisés non seulement dans un contexte «traditionnel» (maison, travail, bibliothèques, écoles, etc.), mais également en extérieur ? L’individu reste disponible à son réseau (relationnel) et présent sur ses réseaux (connexion à des services numériques, etc.) à chaque instant, peu importe le contexte de connexion. Cela signifierait-il que l’espace public virtuel est à chaque instant superposé à l’espace public physique, par l’intermédiaire de la personne, mais également par l’intermédiaire des machines connectées au réseau ?
Afin de poursuivre cette sous partie, je souhaiterais mettre en avant la définition de ces deux notions proposée par Yo Kaminagai (responsable de l’unité « Design et Projets culturels » au sein de la RATP) (2)
« C’est une formule (adaptée de l’anglais, où elle est bien plus naturelle), qui vise à révéler toutes les interactions entre l’espace matériel où nous vivons physiquement, où nous bougeons, et l’espace immatériel, où nous stockons ou échangeons de l’information, où nous télécommuniquons. Cet espace immatériel, transfiguré par l’avènement du numérique – que ce soit dans les infrastructures collectives ou dans l’équipement de chacun -, interagit avec l’espace matériel : superposition, combinaison, prolongement, tressage, autant de modalités [...] qui appellent à de nouveaux savoir-faire.
Les territoires, les villes, les lieux, sont profondément transformés par l’émergence des services numériques et par la diffusion des outils personnels de communication. Au croisement des réseaux et espaces physiques (espace) d’une part, et des réseaux et espaces numériques (e-space) d’autre part, chaque individu va pouvoir (devoir ?) modifier et enrichir profondément ses modes d’interaction avec son environnement.»


Cette définition est essentielle, car elle souligne les réalités concrètes qui entrent en considération dans l’urbanisme actuel, c’est-à-dire à la fois dans la conception, l’organisation, l’aménagement ou la transformation de la ville et de l’espace urbain, mais aussi au niveau de la science théorique de la ville.
Quelles transformations les usages numériques confèrent-ils aux espaces urbains physiques ? «Quelles exigences [ et quelles innovations ] le monde des espaces imposera-t-il au monde des réseaux ?»
Quels nouveaux usages (ou usages modifiés) apparaissent alors de cette complémentarité entre espace et e-space ?
Quels enjeux urbains interrogent la rencontre entre espace et « e-space » ? Peut-on attendre une redéfinition de l’espace public urbain ? (Les espaces urbains peuvent-ils acquérir cette souplesse et cette évolutivité ?)


LIENS, ECHANGES ET CONTINUITES : L’E-SPACE EST UNE COMPOSANTE DE L’ESPACE PUBLIC URBAIN
Les personnes et les objets connectés sont les points de convergence entre espace et e-space.
De plus en plus de personnes « connectées », mobiles et communicantes, d’objets connectés et autres interfaces numériques urbaines (bornes interactives de services par ex.) circulent à la fois sur les réseaux virtuels, mais aussi sur le réseau physique des villes (rues). Ce sont deux composantes qui définissent et assurent le lien existant entre espace public réel et espace public intangible, autrement dit entre espace et e-space.
Les exemples communautaires cités juste avant montrent une manière de créer un lien entre réseaux numériques et lieux publics physiques, par l’action de la personne (ou d’un groupe de personnes) dans l’espace urbain. Ils appuient la complémentarité de ces deux espaces «parallèles». C’est une complémentarité sociale (intégrer un réseau d’intérêt et nouer des liens relationnels physiques) et politique (échanger des idées et les manifester, agir). Désormais, «la créativité sociale pour l’individu et les groupes est possible, sans créer de rupture avec l’espace physique »(www.aula.cc) En effet, certaines pratiques numériques de la toile ont également besoin d’un support physique pour exister.
De la même manière, certains services urbains connaissent un renouvellement dans leur usages, par l’apport des usages numériques réalisés coté e-space. L’e-space est autant complémentaire de l’espace public physique. L’espace physique urbain se sert également de ce support numérique pour enrichir le réel. De nombreux services urbains se basent aujourd’hui sur cette convergence, notamment pour offrir de la qualité aux usagers de la mobilité urbaine. La mobilité est repensée et «augmentée» (3) par la complémentarité du service public physique de transport et du service public virtuel de l’apport d’information au voyageur, comme nous le verrons par la suite en partie 1E. Dans ces cas-là, des objets hybrides et interactifs servent d’interface pour la personne entre l’espace urbain où elle se déplace et l’espace numérique où elle navigue (la navigation ayant un impact sur le déplacement - elle l’enrichit, le sature, le freine, etc. – et le déplacement ayant un impact sur la navigation ) La rue, lieu de connexion est le lieu de continuité des services.
Le réseau «virtuel», intangible est une partie de l’espace public réel, physique, il n’y a pas d’opposition entre les deux, au contraire ils se complètent. « il suffit à présent d’appuyer sur un bouton pour que les territoires se dissolvent » (John Urry – Mobilités.net) L’espace public physique intègre l’usage à certains instants de l’espace public numérique. Ceci le fait évoluer, tant au niveau des usages que techniquement. Les contraintes d’accès au réseau sont ciblées pour offrir des usages optimaux, ce qui modifie les protocoles, les débits, les flux etc. De la même manière, l’influence du milieu urbain physique sur les réseaux numériques modifient la perception que les usagers en ont et apportent des mutations de la représentation de la ville et dans les usages numériques. En réalité, l’e-space est une partie de l’espace public physique. Aux points de convergence entre espace et e-space se crée un espace particulier produit par les usages des personnes (ou les interactions des machines) dans la rue. On peut appeler ces points de convergence « espaces hybrides ». Un espace hybride est un espace intermédiaire engendré par les interactions entre les usages virtuels et réels, par tous ces « ponts » entre espace et e-space. Ces espaces sont impalpables, diffus et éphémères : il est difficile de les classer, les modalités d’interactions sont nombreuses et changent d’un contexte à l’autre. En revanche, ils sont témoins de créativité dans l’espace public (réel et virtuel). Ainsi, comme nous le verrons en seconde partie de ce mémoire, il existe de nombreux espaces hybrides urbains (cartographies urbaines, jeux communautaires, services d’informations, etc) faisant naître des réseaux informationnels complexes. Ils permettent de re-qualifier et re-définir l’espace public urbain.
L’espace public est constitué d’une superposition d’espaces publics, qui définissent des lieux qui sont propres à chaque individu ou groupe d’individus, de manière temporaire et itérative, en fonction de l’usage effectué, de l’événement, de l’environnement. La ville est une superposition de «calques» personnalisés, individualisés, sans cesse changeants qui s’affichent dans l’espace public. La ville se transforme en un objet formé de strates, dont la représentation, les fonctions et le statut varient et se complexifient. La ville de demain se veut modelable, réversible, revêtant différents profils, différents layers (calques), en fonction des usages, des publics, des horaires, des lieux, des acteurs qui se partagent un même terrain. Les espaces publics doivent alors proposer un environnement varié, qui se doit d’être favorable à une appropriation numérique et physique pour la pratique d’activités différentes personnes, au même endroit, au même moment. Les pratiques et les imaginaires permettent de créer dans cet espace public, plutôt que simplement y accéder.

In fine, on ne peut dissocier l’espace public en deux catégories. On est face à un espace public unique qui fusionne deux logiques d’espaces, comme le souligne Manuel CASTELL dans son livre Rise of the Network Society, l’espace des lieux : la logique des lieux et des espaces matériels, et l’espace de flux : la logique des flux intangibles d’information, de communication, de services et de capitaux. Ces deux espaces se superposent et échangent de manière interdépendante.
Quel potentiel d’usage dans cet espace requalifié ? Quelles interactions et modalités d’interactions sont alors possibles pour l’individu au cœur des réseaux urbains ? Quelles évolutions de services et d’usage du numérique dans l’espace public peuvent être crées (et par qui) ?
Quelles nouvelles définitions et représentations de l’espace public sont ainsi possibles et imaginables?
L’imaginaire est-il un moyen d’accorder plus de souplesse aux structures urbaines et de nouveaux champs d’intervention ou interstices dans le domaine de la création urbaine ?

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NOTES:
(1) ici, espace public numérique ne prend pas le sens de ce qui existe aujourd’hui, les EPN, et ne signifie ici pas les initiatives des collectivités pour initier apprendre aux citoyens les outils numériques pour accéder au Web, etc.
(2) dans le livre Mobilités.net
(3) augmentée est ici un anglicisme provenant de « augmented reality » qui constitue la réalité augmentée, c'est-à-dire la réalité enrichie par l’apport du numérique (notamment par la création d'objets 3D superposés au monde tangible, par le port de lunettes numériques spéciales). Par extension, ce terme augmenté est utilisé pour parler de ville augmentée, de mobilité augmentée, de service augmenté, de photo augmentée, etc., c'est-à-dire d'un objet enrichi par l'apport d'informations numériques.

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