dimanche 25 mars 2007
PARTIE 1A
LES OUTILS ET LES RÉSEAUX NUMÉRIQUES CONTRIBUENT AU DÉVELOPPEMENT DE LA VILLE
Comment la ville est-elle construite ?
Quel est le lien étroit entre les réseaux d’échanges et l’organisation de la ville ?
Quel est l’apport du numérique et des technologies de télécommunication et de l’information dans la structuration complexe de la ville ?
Quelle en est l’incidence sur l’espace physique de la ville ?
CROISSANCE URBAINE ET DEVELOPPEMENT DES TECHNIQUES DE COMMUNICATION
« L’histoire de la ville est rythmée par l’histoire des techniques de transport et de stockage de biens, infos et personnes », explique François Ascher au début de son livre Les nouveaux principes de l’urbanisme.
La forme de la ville, sa taille et son taux d’accroissement dépendent de sa capacité d’accueil et de gestion des personnes qui s’y regroupent, ainsi que des activités qu’elles y ont. La ville se définit comme un réseau complexe en expansion constante, où circulent flux de biens, d’infos et de personnes (c’est comme si la ville était un organisme vivant dont le but est d’engloutir un maximum d’humains et de gérer au mieux leur production, leur déplacement, leurs échanges, pour en engloutir davantage). Les échanges, qui sont de natures diverses (échanges commerciaux, financiers, sociaux, etc.), physiques ou intangibles, structurent la ville, les réseaux et en définissent la forme. Ainsi les moyens mis en œuvre pour optimiser ces échanges et les progrès techniques puis technologiques influent sur l’organisation de la ville.
Les infrastructures de transport et les réseaux de communication sont en étroite corrélation avec la croissance et le développement urbains. En effet, comme l’explique Richard L. Meier, «la croissance des villes s’est toujours accompagnée d’une augmentation des réseaux de communication, des informations et parallèlement des systèmes qui les contrôlent.» Les possibilités de communication et de déplacement rythment le développement économique (1) de la ville, l’utilisation de l’espace urbain et les relations entre les citadins, et par conséquent son expansion. De la même manière, la réciproque se vérifie : le développement urbain entraîne des modifications et des innovations dans le domaine des réseaux de communications, qui se multiplient pour mieux répondre aux besoins d’échanges entre les différents pôles de la ville.
Pourtant, bien qu’ayant un terrain d’intervention commun, l’urbanisme et les technologies de l’information et de la communication, ont toujours été deux domaines séparés ne se consultant pas dans la planification urbaine. Comme le souligne le programme initié par la Fing « Villes 2.0 » dans son manifeste (2), il est « temps de franchir les anciennes frontières et de faire travailler main dans la main les acteurs de la ville et les opérateurs de télécommunications. »
DEVELOPPEMENT DES RESEAUX NUMERIQUES URBAINS ET TERRITORIAUX
A travers un court récapitulatif historique des communications dans le milieu urbain, nous allons nous intéresser à la transformation des réseaux de communication « traditionnels » en réseaux numériques qui offrent aujourd’hui une communication sans fil (à terme) omniprésente.
Dans la société urbaine industrielle, les principaux canaux de communication des informations étaient les écrits imprimés. La parole venait en second, par le téléphone et les ondes radio, puis les images visuelles, grâce à la télévision. Les années 1980 et 1990 amèneront la démocratisation de l’usage d’Internet, réseau de télécommunication tout d’abord approprié par les universités américaines pour la mise en commun de contenu et la diffusion d’informations spécifiques. Le réseau Internet se généralise, notamment avec l’adoption du protocole WWW (World Web Wide), illustration symbolique de la globalisation et la mondialisation actuelle. Ce réseau public et généralisé, transformant petit à petit cette société industrielle en société de l’information, apporte de nombreux changements dans les réseaux de communication et propose des innovations techniques et technologiques concernant les échanges et les supports de l’information. Internet est un support offrant la possibilité d’échanger à l’échelle mondiale, non seulement informations personnelles mais surtout données de tout ordre, de manière massivement gratuite (ou peu coûteuse). La structure du Net diffère de médias grand public jusqu’alors utilisés. La télévision, par exemple, fonctionne selon un principe de diffusion de l’information du Haut vers le Bas, que l’on nommera « de type broadcast ». Le Net a une tout autre structure qui permet à l’utilisateur de produire et diffuser un contenu, contrairement aux médias informationnels traditionnels (journaux, radios, tv)
Ce réseau d’échanges transversaux apporte des modifications majeures dans les principes de communications et d’informations, mais aussi dans les technologies de réseaux. Les différents médias traditionnels (radio, TV et journaux) retrouvent leurs homologues médiatiques sur le Web, avec la différence majeure qu’ils intègrent la composante de l’utilisateur (à qui est destiné l’information) actif et participatif à la publication de l'information. Les journaux éditent leur contenu à la fois sur papier et sur page Web, sur laquelle le lecteur accède gratuitement et a la possibilité de commenter et échanger autour d’une information ainsi enrichie. Aujourd’hui les outils s’étant développés et modernisés, l’utilisateur peut posséder chez lui du matériel hardware et software (3) semi professionnel lui permettant de mettre en ligne du contenu de qualité élevée, et diffuser du contenu participatif, notamment via l’usage des blogs (journaux personnels virtuels), des podcasts et radios / TV du Web (émissions télévisées ou radiophoniques éditées et diffusées à la fois par les grands groupes de presse et radio, mais aussi par les particuliers).
Cet échange de contenu, à travers le monde, nécessite le développement de réseaux haut débit pour permettre l’émission et la réception de contenus élaborés et complexes, incluant image, texte et son en mouvement, dans un souci de qualité d’image et de fluidité.
Le rythme de vie des citadins au sein d’une ville moderne en pleine expansion a, parallèlement, nécessité dans les années 1990 le développement de la communication mobile. Au début, ces technologies étaient relativement simples, car elles étaient gérées par peu d’opérateurs, les services étaient ciblés et peu diversifiés et il existait encore peu de typologies de terminaux finaux pour recevoir ces informations télécommuniquées. Le système était ainsi cadré et hiérarchisé. Depuis les technologies sans fil et mobiles se sont développées (jusqu’à devenir banales). « Les technologies sans fil utilisables par les particuliers et des entreprises ressemblent à un mille feuilles de plus en plus dense : à côté des réseaux cellulaires (GSM, GPRS, EDGE, UMTS, normes les plus répandues en Europe), on trouve le WiFi et le WiMax, UWB (Ultra Wide Band) et le Bluetooth et différentes variétés de DVB pour la diffusion audiovisuelle vers des mobiles, etc. » (4)
Il est par ailleurs intéressant de noter que les communications utilisent des liens en majorité invisibles et simples (câbles enterrés, canaux hertziens, ondes radios et données satellitaires) ; elles ont par ailleurs quelques éléments périphériques apparents, comme les lignes de fils téléphoniques (dans les secteurs à faible densité) et antennes extérieures, relais satellitaires pour téléphone mobile GSM par exemple, qui prennent assez peu de place sur le territoire urbain.
Le paysage des technologies de communication ne cesse d’évoluer, la téléphonie mobile transformant l’espace public, notamment dans l’organisation des transports et de la mobilité. D’une part, les supports de réception et d’émission d’informations se diversifient, se multiplient et exigent des technologies d’échange toujours plus performantes : ce sont des objets devenus personnels et mobiles, objets hybrides regroupant des fonctions de communication orale, écrite et visuelles ainsi que des fonctions annexes, telles que la prise de vue, le lecteur de musique, liées à des usages mobiles. D’autre part, les réseaux sont exploités par plusieurs prestataires de services différents, ce qui entraîne une baisse des coûts et une explosion des volumes. Ce mouvement de décloisonnement s’opère rapidement, car les technologies sont sans cesse renouvelées, dépassées par de nouvelles technologies plus performantes, à la fois en terme de couverture géographique, de débit de transfert des données, de caractéristiques des communications qu’ils rendent possibles, de capacité à gérer un grand nombre d’utilisateurs, de coût d’accès.
Dans le livre Mobilités.net est citée l’histoire du Seattle Wireless, mis en place en 2001 : « un petit groupe de militants férus de technologie s’approprient une norme technique peu utilisée (seul Apple l’avait utilisée pour ses réseaux Airport) pour lancer le pari fou de créer un nouveau réseau, large bande, sans fil, pour les citoyens » Cette anecdote montre comment les habitants eux-mêmes peuvent « créer un réseau spécifique, répondant à leurs besoins, devançant les acteurs publics, afin de favoriser la gratuité de l’accès, et offrir un réseau sans couture, capable de couvrir des villes entières et d’offrir partout le haut débit », mais surtout cela prouve l’implication et la contribution publique dans le développement de réseaux de communication urbain et de technologies de réseau spécifiques, afin de répondre à des besoins, là où les collectivités avancent peut-être trop lentement ou bien dans une direction qui ne satisfait pas les envies et besoins des citadins.
Après être restée longtemps dans l’indifférence (pour des raisons économiques et historiques lourdes – poids de l’entreprise nationale France Télécom et succès du réseau Minitel), la France s’équipe en infrastructures de réseau télécom haut débit et sans fil.
Les réseaux de communication s’attachent aujourd’hui à pouvoir diffuser et transmettre l’information à l’intérieur comme à l’extérieur (là où l’usage est nécessaire) , sans ruptures et sans fil, sur une vaste zone géographique. Avec la multiplication des objets communicants, l’architecture des réseaux évolue : nous sommes passés d’un schéma d’organisation où il y avait plusieurs stations de base, agissant comme des relais radio (triangulation) à un schéma de réseau « maillé », où chaque terminal personnel mobile devient un élément du réseau (ad-hoc). « L’objectif des constructeurs et des opérateurs étant à présent d’unifier, de fédérer les réseaux et les services mobiles autour de l’utilisateur, de son univers de communication et de ses besoins. »
Les infrastructures de transport et les réseaux de communication n’évoluent pas à la même vitesse sur l’ensemble du territoire. Elles accompagnent néanmoins l’évolutions des transports. Certains moyens de communication sont à l’échelle du territoire, très répandus, notamment parce qu’ils existent déjà depuis un certain nombre d’années (radio, tv, etc.) Internet et les réseaux cellulaires tendent à se répandre sur tout le territoire français. Les technologies haut débit sans fil se mettent en place dans certaines villes, mais les réseaux restent trop locaux et trop peu répandus. Les réseaux de communication « pervasif », c’est-à-dire omniprésents, connectant personnes à personnes, objets à personnes, objets à objets de manière autonome, sont une réalité en train d’émerger. Le haut débit et les réseaux de fibres optiques creusent les inégalités entre des pôles très communicants et mobiles et des territoires isolés, oubliés, car non desservis par ces technologies de communication. On parle alors de déterritorialisation.
Quelles transformation cela entraîne-t-il aussi bien au niveau du paysage urbain, du système des mobilités urbaines, que des usages et des relations sociales ?
UNE STRUCTURE URBAINE EN RESEAU
Cette évolution bénéficie à la structure urbaine.
Les villes changent d’échelles et de formes. Les centres urbains ne sont plus uniquement définis par l’architecture (la place au centre de la ville), mais par les activités et les flux. La ville devient un réseau qui possède plusieurs centres.Nous nous baserons ici sur la description analytique établie par François Ascher qui décrit la Troisième Révolution Urbaine Moderne. De par sa croissance démographique, accompagnée de l’évolution technologique des réseaux, la métropole se transforme en métapole, c’est-à-dire en un ensemble d’agglomérations urbaines, vastes et dont la limite avec le milieu rural est plus floue, étendant les systèmes de transports et le transit qui s’y opère. La ville devient une arborescence « multipolaire », il ne s’agit plus du schéma traditionnel de la ville industrielle avec un centre-ville regroupant commerces, lieux publics et administratifs, et aux périphéries les quartiers d’habitation, schéma amenant des déplacements pendulaires, à heures fixes, les personnes se déplaçant de leur lieu de travail à leur lieu d’habitation et vice versa. La ville prend la forme d’un réseau transversal, rythmé par la dynamique des flux.
Les villes métapoles s’étendent, brassant toujours plus de personnes, de marchandises et d’informations. Par conséquent, le rôle des réseaux d’information et d’échange est renforcé, pour répondre à une efficacité de communication et de transit entre les différents points de ce système dilaté. Les systèmes de transports sont également modernisés. L’évolution de cette ville actuelle s’effectue par la dynamique des réseaux, plus que par la dynamique architecturale.
Ces transformations structurelles et organisationnelles, ainsi qu’en parallèle les progrès techniques et technologiques ont fait muter le mode de vie urbain qu’ont les citadins, qui n’est plus toujours adapté aux infrastructures urbaines, lourdes à modifier, telles que les transports en communs par exemple : « Dans les métapoles, en effet, les citadins se déplacent de plus en plus en tout sens, à toute heure du jour et de la nuit, de façons différentes et changeantes selon les jours et les saisons. Les déplacements pendulaires domicile-travail sont devenus minoritaires, de même que les déplacements radiocentriques. Or les transports publics, tramways, trains, bus classiques, ont été conçus sur le modèle « fordien », c’est-à-dire sur un principe répétitif, de production de masse et d’économie d’échelle : le même transport, sur le même itinéraire, pour tous et en même temps. » (5). Certaines infrastructures traditionnelles de service public ne sont plus à même de desservir les besoins des habitants.
Cet exemple final nous amène à nous interroger sur la pratique actuelle de l’espace urbain actuel. On a pu voir que les réseaux de communication et d’échanges ont modifié la structure de la ville, en accompagnant toujours sa croissance. De la même manière, ils modifient les pratiques des citadins dans l’espace urbain. Qui pratique l’espace public et comment ?
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NOTES :
(1) « En fait, les communications et les informations constituent la raison d’être des agglomérations urbaines : les personnes et les entreprises s’y concentrent pour tirer profit de cette richesse d’informations. » Cette description de Richard L. Meier est une deuxième explication de la concentration humaine dans les centres urbains.
(2) Villes 2.0 est un programme de recherche ouvrant la réflexion sur la création pour la ville de demain, « ville d’innovation technique, économique, urbaine mais aussi sociale et collective.
Son manifeste, écrit par Daniel Kaplan (FING), Stéphane Lelux (Tactis) et Bruno Marzloff (Chronos) est consultable sur http://villes2.fr/
(3) hardware = équipement machine ; software = équipement logiciel
(4) paysage de l’univers des technologies sans fil dressé par Daniel Kaplan dans le livre Mobilités.net, 2003
(5) F. Ascher
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