partie 1b // v.2
« on parle d’espace public parce qu’on ne sait pas parler de société […] c’est une expression par défaut » (n)
En quoi les évolutions des réseaux numériques modifient-ils les pratiques du citadin ?
Quels changements apportent les TIC dans les comportements sociaux des individus ?
Quelles conséquences sur la forme et l’usage de l’espace public ?
Comment adapter un espace et des services à des modes de vie urbains qui ont évolué ?
Ce chapitre constitue une analyse sociétale pour mieux comprendre les comportements individuels et collectifs des citadins dans l’espace public, afin de caractériser ensuite les causes et les conséquences de l’émergence de pratiques urbaines inattendues, neuves et sociales.
La rue est un espace où les individus se côtoient, se rencontrent, lieu de parole et d’échange par les mots, les apparences, les signes, les codes. Rappelons que par essence, l’espace public est caractérisé comme l’espace où l’on se montre et où l’on regarde. La rue n’est pas seulement un espace de passage et de circulation, il y existe un mouvement, un brassage, sans lesquels il n’y aurait pas de vie urbaine, ni d’espace public.(n)
Je réalise rapidement au travers de mes lectures, notamment grâce aux propos de Jürgen Habermas et de Henri Lefebvre, qu’on ne peut définir, étudier et comprendre l’espace public et ses usages sans nous intéresser à la société qui habite la ville contemporaine. En effet, l’espace public est le reflet de la société et la manière dont elle s’organise et se structure par rapport à elle.
L’INDIVIDU HYPERTEXTE
Pour introduire ce qui suit dans ce chapitre, nous nous appuierons sur la définition que propose François Ascher, qui me paraît décrire et analyser de manière cohérente et juste les rythmes de vie et les manières de procéder des citadins de notre société actuelle.
Cet urbaniste définit notre société actuelle post-industrielle comme une somme d’individus «hypertextes», dont les liens sociaux, l’occupation territoriale et les activités économiques dominantes ont muté.
Par ce terme d’«individu hypertexte», il fait référence au langage informatique. Un lien hypertexte, dans un texte informatique, est un mot ou un groupe de mots en surbrillance, qui, lorsque l’on clique dessus, renvoie à un autre texte, dans une page parallèle, intégrant également cette notion. Le mot en question appartient ainsi à différents champs de texte et sert de lien informatique et de pont sémantique entre différentes publications parallèles.
Ascher se sert de cette analogie avec le système de mots-liens pour qualifier le système relationnel de l’individu social actuel. L’individu est hypertexte car il est le centre, le point convergent de différents types de réseaux relationnels (sociaux) aux intérêts différents, reflets d’une multiplicité d’appartenances sociales qui ne se cantonnent plus uniquement aux relations familiales, de voisinage ou professionnelles, mais s’étendent vers des sphères relationnelles plus éloignées, avec d’autres personnes qui ont les mêmes centres d’intérêts, qui partagent des passions communes, et qui ne sont pas forcément proches physiquement (voire qu’il n’a jamais rencontré de visu). Chaque individu constitue un lien hypertexte différent, croisement de réseaux distincts variant d’une personne à l’autre. Le réseau semble être, là aussi, une des formes dominantes de l’organisation de notre société actuelle.
Les rencontres et dialogues ne s’effectuent non plus uniquement par le biais du visu, du téléphone ou du courrier (électronique ou postal). Les modalités des relations entre individus sont enrichies par le développement du numérique (tel qu’il est décrit notamment en partie 1a) et de ses usages qui étendent les modes de communication (mails, forum, chat, sites Internet collaboratifs, applications et services Web 2.0). Ainsi les individus passent d’un réseau à l’autre, sans nécessairement changer de média, par un «code switching», «c’est-à-dire qu’ils s’efforcent de jongler avec des codes sociaux et culturels différents pour pouvoir passer de l’un à l’autre.» (Mobilités .net >> ref en notes de bas de page). Les accessibilités s’étendent et donnent lieu à des configurations complexes, diverses et changeantes, des activités sociales de l’individu. L’usage d’objets personnels mobiles rend possible une connexion et une disponibilité continues à son réseau social, ou plutôt, à ses réseaux sociaux. L’individu est ainsi toujours présent, la définition même de présence est ainsi redéfinie, brouillée, élargie : la personne absente physiquement reste présente par la télécommunication.
Aussi, les citadins ont des modes de vie qui ont évolué devenant plus flexibles, personnalisés et surtout individualisés. Les équipements quotidiens (objets, services, publics ou privés) en sont le reflet et les témoins (téléphone portable, Personnal Computer, micro-ondes et plats individuels surgelés, voitures Smart, etc.). La société individualiste contemporaine, par l’usage des télécommunications et dans son mode de vie, prône le paradigme «être libre(s) ensemble» : chacun est relié à l’autre, mais a acquis une forme d’autonomie due à l’individualisation du système global de la société et une personnalisation des modes de vies, des objets, des services. Il s’agit d’une société du réseau résultant des transformations économiques et sociales de la société industrielle.
Cette analyse sociétale apporte des éléments de continuité avec la description précédente de la ville et les réseaux et pose des éléments clés pour la compréhension des pratiques urbaines à l’égard des TIC dans l’espace public, c’est pourquoi j’ai choisi de m’y attarder.
Ces évolutions de la société sont en partie la conséquence de l’évolution des technologies de l’Internet et de la Communication telle que nous venons de le voir. Notre société est celle de la société de l’information. Elle a elle-même un impact sur l’évolution des technologies et de l’espace public. Ces trois composantes - société (qui), progrès technique (et technologique - quoi) et espace urbain (où) - sont interdépendantes. L’évolution de l’une entraîne mutations et évolutions des deux autres et inversement.
L’individualisme de notre société mis en évidence par la théorie de Ascher, faisant suite au descriptif en première sous-partie du territoire urbain modifié par l’apport des TIC, me permet d’apporter des éléments d’analyse pour étudier l’usage de l’espace public, espace collectif partagé, dont la pratique tend souvent à l’individualisation et la personnalisation.
L’INDIVIDU FABRIQUE DE L’ESPACE PUBLIC MOBILE ET INVISIBLE
Il est alors intéressant de se demander, au regard de cette analyse sociétale, comment l’espace urbain, et surtout l’espace public, est à son tour transformé et redéfini.
Dans quelle mesure l’apparition des médias mobiles et leur généralisation modifient les relations des individus entre eux et leurs relations à l’espace de la ville? Quelle forme et statut prend alors l’espace public ?
L’espace public, dans le contexte urbain, comporte différents degrés de publicité.
Pour simplifier cette organisation complexe, nous considérerons que l’espace de la rue et les voiries, les places et jardins publics, les espaces de transit et transports en commun, les espaces marchands, les espaces de jeu, forment un espace public dans lequel le contexte d’échange est ouvert. Ces espaces sont parfois temporairement privés, les jours de marché, ou lorsque le public s’approprie la rue lors de manifestations par exemple. Parallèlement à cela, les bâtiments d’habitation, les entreprises et commerces forment des lieux urbains privés. Mais comment se tenir à cette définition de l’espace public lorsque les centre-villes sont muséifiés et lorsque les activités marchandes débordent dans l’espace de la rue ?
De plus, aujourd’hui, cette délimitation simpliste est largement remise en question par les comportements des citadins, la marchandisation de l’espace public et l’expansion urbaine des TIC. Par exemple, les frontières privé / public ne sont plus uniquement définies par les limites architecturales et institutionnelles, mais en partie également, par les comportements et les pratiques des citadins. Parce qu’il porte sur lui un ou plusieurs objets qui lui permettent d’être en connexion permanente avec les personnes de sa sphère relationnelle intime, l’individu peut être défini comme une «bulle privative» potentielle, pour reprendre l’expression de Marc Armengaud. Il peut, à tout instant, générer un lien virtuel vers une personne présente dans un autre lieu, lorsqu’il est présent et navigue dans l’espace public physique, en contactant ses proches de manière orale ou écrite par le biais du SMS ou MMS par exemple. Se crée alors un espace privé personnel, instantané et circonscrit. Les frontières public / privé décrites ci-avant par les caractéristiques architecturales de la ville sont alors modifiées et redéfinies.
Ces interactions interpersonnelles transforment la vision «traditionnelle» de l’espace public urbain et son organisation. Pourtant, la nature de l’espace urbain n’a pas changé. Il existe et se définit par l’action politique et sociale des citoyens, comme un territoire collectif, une scène partagée, accueillant échanges et sociabilités. Par essence, il s’agit d’une entité qui n’est pas figée dans un état permanent, mais bien au contraire une composante sociale et urbaine sans cesse redéfinie. La transformation, le passage d’un état à un autre, s’effectue souvent de manière implicite et imperceptible.
« Cette définition serait la plus simple à comprendre : l’espace public existe par l’événement qui réunit une collectivité, par la surprise qui renouvelle la relation entre citoyen et ville. »
Les propos de Marc Armengaud, que j’ai découvert grâce à l’exposition Voies Publiques au Pavillon de l’Arsenal à Paris en 2006, apportent des définitions et des questionnements, au sein d’une réflexion sur l’espace public qui me semblent juste et contemporaine. Je m’appuierai sur ses propos dans le paragraphe suivant et en restituerai une partie pour mieux appréhender, définir et comprendre ce qu’est l’espace public, dans une ville comme Paris en 2007, mais aussi pour analyser de manière juste le rapport du citadin à l’espace urbain.
Il décrit l’espace public urbain comme neutre et invisible. En effet, les fonctions fédératrices, politiques et sociales, de l’espace public sont téléportées, transférées, absorbées par les medias comme la TV, «créant un territoire partageable», accessibles à la plupart de la population française. Alors, l’espace urbain devient un vide, un « espace en creux », déficitaire de ses fonctions publiques initiales, où les critères de publicité ont disparu, tant il est possédé par les profits mercantiles. Parallèlement, les centre-villes urbains accueillent des manifestations urbaines (dont nous reparlerons dans la suite du mémoire) qui pourraient requalifier l’espace urbain d’espace public, en incitant les citadins à descendre dans les rues. Mais ces événements sont éphémères et surtout normés, il est alors difficile de juger ce qui mérite le qualificatif de public dans tout ca : un événement populaire implicitement obligatoire et prétexté ou un lieu urbain qui rassemble différents publics citoyens ?
Et pourtant, grâce aux outils numériques et aux comportements qu’ils entraînent, l’espace public réapparaît sous des formes nouvelles au sein de l’espace urbain.
Aujourd’hui, chaque individu a une maîtrise personnelle de son espace-temps : il est autonome, « hyper-mobile » et son environnement est personnalisé. Ainsi, l’aspect physique de l’espace public semble aujourd’hui se définir dans le rapport du citadin à la mobilité.
« L’usager est devenu une plate-forme multimodale qui fabrique de l’espace public invisible et mobile ». Etant « à la fois un terminal et un relais […] », l’individu est capable d’interagir avec l’espace physique qui l’entoure (puces, capteurs, bornes interactives, accès Internet sans fil haut débit, etc. – son téléphone portable, ainsi que son corps deviennent « des télécommandes du monde réel ») pour accéder à des formes d’espaces publics médiatiques intangibles.
L’espace urbain, partagé, est ainsi changeant, au passage de chaque individu connecté. L’espace public de la ville devient un espace social en réseau, traversé de toutes parts par un flux continu de messages et d’informations. La téléphonie mobile, et à présent l’Internet urbain sans fil haut débit, modifient les espaces et redéfinissent les lieux (les espaces qui font lieu dans la ville sont caractérisés par les activités significatives qui s’y déroulent) : «les lieux sont dynamiques […] ne demeurent pas nécessairement au même endroit », entrecoupés, croisés par d’autres lieux. Nous sommes face alors à une Layer-City, c’est-à-dire à une superposition de tranches de villes, apportant des couches et des dimensions différentes, successives et variées à un même espace tangible circonscrit, « créant des situations de communauté partagée».
L’espace physique de la ville devient de la sorte une interface entre l’individu et les réseaux de communication virtuels (Web et services associés, géolocalisation, par exemple) : «être dans la rue, c’est avoir accès». Il s’agit peut-être de l’état vers lequel tend l’espace public des citoyens habitant Paris aujourd’hui. « Cette capacité à jouer du mouvement de manière interactive est peut-être l’espace où une publicité nouvelle est en jeu.»
Cette définition du philosophe Marc Armengaud pose la question de l’espace public, comme un espace physique urbain, une sorte de décor qui permet d’accueillir les citadins, leurs activités et leurs réseaux sociaux (intangibles). «Le caractère public de la spatialité tendra-t-il alors à garantir la qualité des accès virtuels ou à les normer ? A réguler les impacts de la réalité virtuelle sur l’espace physique ou à réguler la nature de ce qui est échangeable/computable dans un espace public ?»
Mais ne peut-on pas définir d’autres rapports à l’espace public? Les TIC ne vont-elles pas justement définir d’autres natures d’espace public, qui puissent trouver leur forme (et leur fondement) dans l’espace physique urbain?
LES TECHNOLOGIES POUR SE REAPPROPRIER L’ESPACE PUBLIC URBAIN
Par ailleurs, l’espace public est également devenu un espace angoissant où les faits et gestes des citadins sont observés, enregistrés. Le rapport entre le privé et le public, entre l’intime et le dévoilé, amène des relations ambiguës à l’espace public, qui doit être un bien commun.
De manière paradoxale, l’expansion des TIC dans l’espace urbain permet le développement d’usages qui facilitent d’une certaine manière le quotidien et l’appropriation des équipements publics. Mais dans un même temps elles complexifient et brouillent le rapport à l’espace ou à autrui et surtout apportent des réticences et des peurs. En réalité les TIC ne font qu’amplifier des phénomènes ou des mutations déjà en cours. Elles nous projettent plus vite, plus loin. La peur de la perte d’identité personnelle, du contrôle et de la surveillance et du développement mercantile de l’espace urbain, est démultipliée car les possibles technologiques mis en œuvre se mettent en place rapidement et ne sont plus des phantasmes de science-fiction.
Le rapport du citadin à cet espace collectif est aujourd’hui ambigu, de par la commercialisation et la surveillance opérées dans ces espaces alors privatisés, et suscite chez quelques sphères marginales actives un réel rejet de l’espace public, tel qu’il est pensé et géré actuellement. Et paradoxalement aussi, la généralisation des TIC en fait des outils très adaptés à l’appropriation d’un espace urbain, qui échappe par certains de ses aspects au citadin, et à la re-définition de l’espace public par rapport à leur propre vision.
En observant les espaces urbains des voiries, les espaces de transit ou même parfois les espaces verts, on se rend bien compte que cet espace pour tous est instrumentalisé, et loué, pour profiter aux enseignes commerciales. La publicité sur le territoire urbain est véhiculée et amplifiée par le mobilier urbain qui, en se proposant comme support (JC Decaux), détourne les éléments publics de l’espace urbain (pour tous) en système de propagation marchande (les rues sont tapissées de publicités qui s’immiscent dans nos déplacements sous des formes visuelles (affichage, panneaux) et auditives variées : affichages sur panneaux publicitaires, mobilier urbain, véhicules de transports publics, au sol, SMS publicitaires reçus au hasard d’une rue, etc. De la même manière, les infrastructures urbaines publiques de service, comme par exemple les grandes gares ferroviaires, hubs de mobilité, sont transformées et envahies par les espaces marchands. Au passage, je soulève la question des simulacres d’espaces publics : ce n’est pas parce qu’il rassemble que l’espace est public (un grand mall ou un cinéma multiplexe sont-il des espaces publics ?) Il est normal, et même dans l’essence de la ville, d’être un espace de commerce. En quoi la privatisation marchande de l’espace public peut-elle être nuisible ?
Je crois que la règle essentielle est que cela ne doit pas créer de déséquilibres. Lorsque cet espace commun est trop utilisé de manière commerciale et marchande, apparaissent des contestations dans l’espace public urbain, car il semble que ce soit la logique de marché et la logique du profit qui définissent les espaces publics et motivent les plans d’aménagement urbain. Ces phénomènes de commercialisation et de privatisation amènent une crise d’usage de l’espace public.
L’état de l’espace public urbain alors obtenu n’est pas accepté et apprécié par l’ensemble des citadins, qui ne repèrent plus la nature et les fonctions publiques de cet espace urbain collectif. En réaction à la privatisation de l’espace public, et à l’omniprésence exponentielle de la surveillance dans les espaces publics dont nous parlerons ensuite, se sont formés plusieurs groupes de citoyens réactionnaires marginaux. Ce que je trouve intéressant dans ces démarches activistes, c’est leur capacité à s’approprier les TIC afin de prôner leurs idéologies et étendre leurs actions à l’échelle des pays du monde capitaliste.
En réaction à la « mercantilisation » des espaces urbains, des mouvements comme Reclaim The Street (RTS) ou encore le mouvement Anti-Pub par exemple, ont pour objectif la réappropriation l’espace public, en limitant les espaces publicitaires urbains, ou encore en occupant les rues, afin de leur redonner une échelle humaine, citoyenne et vivante.
Ces mouvements internationaux ont acquis plus de poids et d’impact grâce à l’Internet, et la mondialisation aujourd’hui présente. En effet, dans ce domaine également, les (nouvelles) technologies jouent un rôle important. Le manifeste d’Hakim Bey T.A.Z. montre comment les hacktivistes (voir défnition de ce néologisme en seconde partie du mémoire – « Hacker l’espace public ») créent leur réseau, sur le Net, et prennent forme ensuite dans l’espace physique. Il décrit dans son ouvrage(n) la présence d’un Contre Net, càd un usage clandestin, illégal et rebelle du Web, et si l’on compare l’usage de cette structure à l’usage de la structure urbaine, on obtient souvent des similarités entre les comportements. Ce qu’il appelle TAZ, c’est une Zone Autonome Temporaire. « Le Net est en lui-même un nouveau modèle de relations évolutives entre les sujets – les utilisateurs - et les objets – les données » Contestations politiques et sociales sont simplifiées et amplifiées par l’appropriation de technologies de communication ouvertes et accessibles au plus grand nombre. Les modalités changent régulièrement (pour permettre à la TAZ de rester invisible et donc efficace) et prennent des formes inventives pour faire émerger massivement la communauté virtuelle dans l’espace physique local : sites web communautaires, forums et téléphones portables permettent de faire émerger la T.A.Z. librement, anonymement, de manière contestataire ou simplement festive, invisible aux autorités dans le but de « libérer » une parcelle de cet espace public. (>> mettre en note de bas de page : Marc Armengaud, « Des réseaux secrets unissent des foules furtives et organiques qui partagent des informations codées, afin de déjouer la surveillance policière »)
Dans son ouvrage No Logo, Naomi Klein souligne et identifie l’impact démocratique que peut avoir le Net (espace public virtuel) dans l’espace urbain réel : « Le mouvement (Reclaim The Street – RTS), avec ses hubs, ses rayons, ses liens actifs, son accent sur l’info plutôt que sur l’idéologie, reflète [et justifie] l’usage de l’outil dont il se sert – c’est la venue d’Internet dans la vie réelle »(n)
Ces mouvements ont créé leur propre plate-forme sur Internet, ils l’utilisent pour l’échange et la production d’info et font de certaines parties d’Internet des espaces sociaux construits et productifs. C’est notamment le cas de Indymedia London, plateforme associative mettant en place des manifestations réactionnaires dans l’espace urbain, qui est à l’origine d’une mobilisation à vélo des rues de Londres en 2005 (la Halloween Critical Mass), rassemblant une masse d’activistes déguisés sillonnant bruyamment les rues de la capitale anglaise. A la fois hub urbain, basé sur le Net, ce modèle fournit plus qu’une source d’informations : Indymedia est devenu une interface entre les événements dans la rue et la communauté d’Internet. Cette intervention locale dans l’espace public urbain montre comment l’usage du Net et la création d’un réseau de contre-culture peut émerger dans l’espace physique, formant un espace hybride de communication symbolique de liberté, créant ainsi leur propre vision de l’espace public, politique et social et leur propre possession du territoire collectif.
Parallèlement, la circulation généralisée des informations active la croissance d’organes de contrôle et de régulation. La télésurveillance est ainsi une des conséquences de la présence massive d’objets communicants dans l’espace urbain. Le terme anglais «urban space weaponing» décrit assez bien ce phénomène de «flicage», qui tend à transformer l’espace public en un espace de traque, où faits et gestes des individus sont capturés et enregistrés, où la sphère privée de l’individu peut être transpercée à son insu et affichée en public. La surveillance préconisée au départ, pour la sécurité des voyageurs (dans les espaces publics des transports en commun) puis des citadins en général (caméras dans la rue) «se transforme en un système de surveillance» d’ordre militaire à cause du terrorisme (n : mobilités.net).
Culturellement, en littérature (1984 de Orson Wells) et au cinéma (Métropolis par exemple), la surveillance est décrite comme un spectre menaçant, puis après 2001, elle acquiert en légitimité, suite aux attentats, puisqu’il s’agit alors de protéger le citoyen, qui est automatiquement filmé lors de ses déplacements. Cela devient un «mal nécessaire». Mais peu de temps après, suite à des émissions type «Big Brother», la surveillance devient aussi une forme de divertissement et de «voyeurisme grand public». Son statut change, mais les questionnements sur la surveillance, la profilisation des usagers, leur tracabilité dans l’espace urbain, souvent à leur insu, restent plus que jamais présents et actuels.
Le projet iSee, initiative du Institute for Applied Autonomy (N), propose des parcours permettant de se déplacer dans New York City hors du champ des caméras de surveillance. Ce projet constitue une ruse face à un système établi. Les participants à ce projet, citadins anonymes, pervertissent le système mis en place par la ville et soulèvent l’enjeu de la déconnexion. Aujourd’hui, face à des réseaux de communication omniprésents et pour beaucoup invisibles, ce n’est pas la connexion qui est possible, qui est offerte, mais bien la déconnexion qui reste une option.
Les services urbains contribuent de plus en plus au fait de répertorier des profils d’utilisateurs, car ils se veulent personnalisés, géolocalisés et posent ainsi la question de l’anonymat dans l’espace urbain. Puis-je me déplacer dans être repérée et sans être fichée, sans dévoiler mes goûts, mes préférences à mon insu ? Puis-je encore choisir ce que je souhaite partager ou protéger ? On a souvent l’impression que les médias numériques automatisent ces enregistrements profilés de l’individu. Or, il en va de la responsabilité des créateurs de services et d’interface d’offrir la possibilité à l’utilisateur de décider de gérer lui-même ses données. Est-ce à chaque fois nécessaire de profiler les utilisateurs (surtout s’ils ne sont pas utilisateurs en continu d’un service) ?
Comment créer des services urbains et leurs dispositifs, sans susciter des inquiétudes, notamment concernant la diffusion à autrui et la perversion de données personnelles ? Nous serons amenés à en parler plus précisément dans la suite de cette première partie, car en effet, certains services, simplifiant les communications, nécessitent l’enregistrement de données personnelles afin d’automatiser les échanges et l’émission/réception des informations. Il est alors nécessaire de catégoriser, de cataloguer le type de service proposé et le type d’informations diffusées, mais également ne pas borner et (dé)limiter le service dans des modalités d’intervention statiques et non évolutives.
Au cours de ce chapitre de mémoire, nous avons pu mettre en avant des éléments d’analyse de l’état de l’espace public actuel et y apporter une définition. L’acceptation «classique» de l’espace urbain en tant qu’espace public convoque des dimensions supplémentaires, bien plus complexes que la construction sociétale et politique. Les TIC bouleversent l’état de l’espace public et le transforment ; il ne se situe plus uniquement dans l’espace tangible de la ville, mais simultanément dans l’espace réel et dans l’espace virtuel.
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