partie 1c // v.2
La partie précédente questionne le rapport entre les relations virtuelles, mises en place grâce au développement des usages de l’Internet et des technologies de la communication, et l’espace urbain réel. La définition de l’espace public de la ville est modifiée par les réseaux numériques et les pratiques des individus.
Nous avons pu percevoir des convergences, des superpositions dans les exemples précédents.
Les communications mobiles s’inspirent beaucoup du modèle de la toile du Web : chacun compose, accède, reçoit de l’information de manière instantanée ou différée, permettant des interactions avec une ou plusieurs personnes, connues ou non. Il existe une diversité des moyens d’interactions entre les individus rendus possibles par les TIC et par les contextes d’accessibilité. Les objets nouveaux, hybrides d’objets fonctionnels et de télécommunication, et l’Internet jouent un rôle important et essentiel.
L’usage des technologies de communication dans le contexte urbain provoque une convergence de réseaux publics virtuels et physiques.
Quels liens existe-t-il réellement entre espace public physique urbain et espace public numérique ? Quelles formes prend alors cet espace public ? Ces deux espaces publics sont-ils réellement opposés ou même distincts?
ESPACE ET E-SPACE : DEFINITION ET PROBLEMATIQUES URBAINES
Au cours des chapitres précédents, le développement de la réflexion de ce qu’est l’espace public, appuyé par le regard d’un urbaniste et celui d’un philosophe lié aux questions urbaines, puis étayé par des points de vue contestataires faisant usage des TIC, m’amène à m’interroger sur la réelle nature publique du Net. Peut-on considérer le Net comme un espace public?
Comme nous avons pu le voir auparavant, le Net est porteur de nouveaux modèles relationnels entre individus. Chacun peut s’y exprimer librement, y accéder simplement, pour discuter de sujets d’ordre politique, social, éducatif, du loisir, consommatoire, sexuel, etc. (au niveau local comme global) La toile virtuelle constitue un espace d’expression publique pour une communauté de citoyens, offrant des espaces virtuels de présence, de rencontre, de dialogue et d’échange, qui deviennent des lieux, c’est-à-dire des portions d’espace identifiables (par rapport à elle-même, à son environnement, à son usage, aux événements qu'elle accueille et a accueilli, etc.). Ce média ne constitue plus seulement une vitrine médiatique (comme la TV) pour les connectés « grand public », mais un espace d’action et de participation. Cet espace collectif et commun, qui répertorie toutes les actions coopératives et personnelles des individus qui collaborent à la production et à la diffusion des contenus sur le Web, est le résultat de l’évolution d’usage et d’appropriation des outils de l’Internet. C’est ce qu’on nomme aujourd’hui le Web 2.0. Il regroupe le phénomène des blogs (pages personnelles auto-gérées), les wikis et autres sites de co-publication auto-gérés, les sites d’échanges et diffusion de données multimédias, comme YouTube qui permet de partager ses vidéos ou FlickR, album photo partagé (qui constitue aujourd’hui la plus grande banque d’images mondiale) ou encore des supports de sociabilité séduisants comme Second Life. Le Net est une structure ouverte, navigable par tous et qui appartiennent, pour une large partie, au public lui-même. Le Web constitue aujourd’hui déjà un espace public numérique(n), intangible mais pourtant bien présent et influant sur les relations entre les individus.
En ce sens, le Net peut être considéré comme un espace public participatif, assez proche du sens originel de la cité grecque, qui ne signifie pas la ville matérielle, mais la communauté (politique et religieuse) de citoyens qui y agit. Le Net, et de manière plus générale le monde numérique, possède cette capacité rassurante de produire des analogies d’usage et d’attitudes avec le monde réel. Par exemple, le fait de se connecter à un forum de discussion (forum politique, de quartier, de conseils en jeu vidéo, de consommateur, sur la santé, etc.) montre que le vocabulaire même d’usage de l’Internet provient directement de cette analogie. Des relations participatives commerciales, informationnelles, ludiques, politiques et sociales se tissent entre les utilisateurs navigant dans cet espace public, comme il pourrait s’en créer dans un contexte spatial intime et local. Et pour renforcer cette analogie, on notera également, que de la même manière que dans l’espace réel, il existe aussi ici des inégalités, notamment d’accessibilité, qui creusent un fossé numérique et social.
On se base souvent sur une idée reçue selon laquelle l’espace public virtuel du Net et l’espace public physique urbain sont bien deux espaces distincts. En effet, le premier est un espace virtuel, impalpable. L’humain accède aux lieux de cet espace, non pas physiquement, mais grâce à des médias numériques, la plupart du temps, depuis son ordinateur. La posture de cet individu est donc celui d’une personne en intérieur, assis, face à sa machine. D’autre part, l’accès à l’espace public urbain revêt un autre degré de réalité, car il est tangible (donc existe?) et nécessite le mouvement physique de l’individu, son déplacement dans l’espace réel pour y participer (de manière active ou passive). Cela suppose que la personne ne soit plus connectée et s’absente de l’espace public en ligne.
Il n’y pas donc pas les mêmes modalités d’accès à ces espaces publics : pour l’un, l’espace public n’est pas un endroit physique et nécessite l’utilisation d’outils spécifiques pour y accéder ; pour l’autre, il s’agit d’un espace tangible, auquel on accède directement par sa présence physique dans l’espace-temps urbain. Cependant, nous avons vu et expliqué que l’individu aujourd’hui peut tout de même accéder à cet espace public virtuel, même lorsqu’il est à l’extérieur et lors de ses déplacements, car d’autres interfaces se substituent au traditionnel point d’accès que constitue l’ordinateur professionnel ou domestique. L’individu reste disponible à son réseau (relationnel) et présent sur ses espaces publics intangibles à chaque instant, peu importe le contexte de connexion. L’espace public virtuel est superposé en temps et en espace à l’espace urbain physique, par l’intermédiaire de la personne, mais également des machines connectées au réseau. La réflexion menée au cours du chapitre précédent nous donne à voir l’espace urbain, non plus comme un espace public (la publicité s’est déplacée dans d’autres contextes), mais comme le support d’accès continu à l’espace public virtuel. Mais l’espace public urbain ne se situe-t-il réellement que dans un espace virtuel intangible?
Afin de poursuivre cette sous partie, je souhaiterais mettre en avant la définition de ces deux notions, espace et e-space, proposée par Yo Kaminagai, responsable de l’unité « Design et Projets culturels » au sein de la RATP (n) :
« [L’e-space] est une formule (adaptée de l’anglais, où elle est bien plus naturelle), qui vise à révéler toutes les interactions entre l’espace matériel où nous vivons physiquement, où nous bougeons, et l’espace immatériel, où nous stockons ou échangeons de l’information, où nous télécommuniquons. Cet espace immatériel, transfiguré par l’avènement du numérique – que ce soit dans les infrastructures collectives ou dans l’équipement de chacun -, interagit avec l’espace matériel : superposition, combinaison, prolongement, tressage, autant de modalités qui appellent à de nouveaux savoir-faire.
Les territoires, les villes, les lieux, sont profondément transformés par l’émergence des services numériques et par la diffusion des outils personnels de communication. Au croisement des réseaux et espaces physiques (espace) d’une part, et des réseaux et espaces numériques (e-space) d’autre part, chaque individu va pouvoir (devoir ?) modifier et enrichir profondément ses modes d’interaction avec son environnement. »
Cette définition est essentielle, car elle souligne les réalités concrètes qui entrent en considération dans l’urbanisme actuel, c’est-à-dire dans la conception, l’organisation, l’aménagement ou la transformation de la ville et de l’espace urbain, mais aussi dans cette science théorique de la ville. Le rapport du citadin à l’espace urbain acquiert un nouveau statut et nécessite de nouvelles formes.
Quelles transformations les usages numériques confèrent-ils aux espaces urbains physiques ?
«Quelles exigences [et quelles innovations] le monde des espaces imposera-t-il au monde des réseaux ?»
Quels nouveaux usages (ou usages modifiés) apparaissent alors de cette complémentarité entre espace et e-space ?
Quels enjeux urbains interrogent la rencontre entre espace et e-space ? Peut-on attendre un autre statut de l’espace urbain et de nouvelles formes de publicité en son sein ? (Les espaces urbains peuvent-ils seulement acquérir cette souplesse et cette évolutivité ?)
LIENS, ECHANGES ET CONTINUITES : L’E-SPACE ET L’ESPACE COMPOSENT L’ESPACE PUBLIC URBAIN
Les personnes et les objets connectés sont les points de convergence entre espace et e-space.
De plus en plus de personnes «connectées», mobiles et communicantes, d’objets connectés et autres interfaces numériques urbaines (bornes interactives de services par ex.) circulent à la fois sur les réseaux virtuels, mais aussi sur le réseau physique des villes (rues). Ces composantes définissent les formes d’espaces publics urbains, à la fois virtuels et tangibles, et assurent le lien entre l’espace et l’e-space.
Les exemples communautaires cités juste avant montrent une manière de créer un lien entre réseaux numériques et lieux publics physiques, par l’action politique et sociale de la personne (ou d’un groupe de personnes) dans l’espace urbain. Ils appuient la complémentarité de ces deux espaces « parallèles ». C’est une complémentarité sociale (intégrer un réseau d’intérêt et nouer des liens relationnels physiques) et politique (échanger des idées et les manifester, agir). Désormais, « la créativité sociale pour l’individu et les groupes est possible, sans créer de rupture avec l’espace physique » (www.aula.cc) En effet, certaines pratiques numériques de la toile ont également besoin d’un support physique pour exister. En cela, on ne peut s’arrêter à l’affirmation que l’espace urbain n’est plus public. Ce n’est pas uniquement le support d’accès. Au contraire, il est le prolongement tangible de la publicité de l’espace du Net, auquel il offre une multiplicité d’interfaces et de formes physiques.
Aussi, la réciproque se vérifie : l’e-space est complémentaire de l’espace public physique. D’une part, l’espace physique urbain se sert également de ce support numérique pour enrichir le réel. Outre les expériences de réalité augmentée, la convergence de ces deux espaces enrichissent les usages et la qualité notamment des services urbains, dont nous en reparlerons en partie 1e. Le rapport à l’espace physique urbain est modifié, la rue, lieu de connexion est le lieu de continuité des services.
D’autre part, le réseau public virtuel, intangible est une partie de l’espace public réel, physique. Il n’y a pas d’opposition entre les deux, l’un ne substitue pas à l’autre. Au contraire, l’un permet l’autre et inversement. L’espace public physique intègre l’usage à certains instants de l’espace public numérique. Ceci le fait évoluer, tant au niveau des pratiques qu’au niveau technique. Les contraintes d’accès au réseau sont ciblées pour offrir des usages optimaux, ce qui modifie les protocoles, les débits, les flux etc. De la même manière, l’influence du milieu urbain physique sur les réseaux numériques modifient la perception que les usagers en ont et apportent des mutations de la représentation de la ville et dans les usages numériques.
En réalité, l’e-space est une partie de l’espace public physique. Aux points de convergence entre espace et e-space se crée un espace particulier, produit par les usages des personnes (ou les interactions des machines) dans la rue. On peut appeler ces points de convergence des «espaces hybrides». Un espace hybride est un espace intermédiaire engendré par les interactions entre les usages virtuels et réels, par tous ces « ponts » entre espace et e-space. Ces espaces sont impalpables, diffus et éphémères : il est difficile de les classer, les modalités d’interactions sont nombreuses et changent d’un contexte à l’autre. En revanche, ils sont témoins de créativité dans l’espace public (réel et virtuel). Ainsi, comme nous le verrons en seconde partie de ce mémoire, il existe de nombreux espaces hybrides urbains (cartographies urbaines, jeux communautaires, services d’informations, etc) faisant naître des réseaux informationnels complexes. Ils permettent de re-qualifier et re-définir l’espace public urbain.
Alors, l’espace public est constitué d’une superposition d’espaces publics, qui définissent des lieux qui sont propres à chaque individu ou groupe d’individus, de manière temporaire et itérative, en fonction de l’usage effectué, de l’événement, de l’environnement. Comme nous l’avons noté précédemment, la ville est une superposition de «calques» personnalisés, individualisés, sans cesse changeants qui s’affichent dans l’espace public. La ville se transforme en un objet formé de strates, dont la représentation, les fonctions et le statut varient et se complexifient. La ville de demain se veut modelable, réversible, revêtant différents profils, différents layers (calques), en fonction des usages, des publics, des horaires, des lieux, des acteurs qui se partagent un même terrain. Les espaces publics doivent alors proposer un environnement varié, qui se doit d’être favorable à une appropriation à la fois numérique et physique pour la pratique d’activités différentes personnes, au même endroit, au même moment. Les pratiques et les imaginaires permettent de créer dans cet espace public, plutôt que simplement y accéder.
In fine, nous conclurons sur le fait qu’on ne peut dissocier l’espace public en deux catégories, et amputer ainsi l’espace urbain de son statut d’espace public. On est face à un espace public unique qui fusionne deux logiques d’espaces, comme le souligne Manuel CASTELLS dans son livre Rise of the Network Society, l’espace des lieux : la logique des lieux et des espaces matériels, et l’espace de flux : la logique des flux intangibles d’information, de communication, de services et de capitaux. Ces deux espaces se superposent et échangent de manière interdépendante.
Quel potentiel d’usage dans cet espace requalifié? Quelles interactions et modalités d’interactions sont alors possibles pour l’individu au cœur des réseaux urbains? Quelles évolutions de services et d’usage du numérique dans l’espace public peuvent être crées (et par qui) ?
Quelles nouvelles définitions et représentations de l’espace public sont ainsi possibles et imaginables?
L’imaginaire est-il un moyen d’accorder plus de souplesse aux structures urbaines et de nouveaux champs d’intervention ou interstices dans le domaine de la création urbaine ?
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